Consommer davantage ne rend pas plus heureux

Publié le par Daniel LESUEUR

Consommer davantage ne rend pas plus heureux

Dans certains pays plus que dans d'autres, une prise de conscience qui aurait dû jaillir spontanément après mai 68 a, quand même, fait son chemin depuis...

Le psychologue américain Tim Kasser est célèbre pour son graphique qui s'appuie sur la courbe du revenu par habitant au cours des quarante dernières années. Tandis que la courbe montrait une constante augmentation des revenus (ce qui n'est sans doute plus vraiment le cas aujourd'hui pour la majorité des masses laborieuses), la courbe représentant le nombre de personnes se disant heureuses ou très heureuses restait stable.

Le matérialisme engendre l'angoisse

Kassler considère que choisir l'hyperconsommation comme réponse à l'insécurité est un mécanisme d'adaptation destructeur :

- "Le génie d'un système fondé sur l'insécurité est auto-alimenté : plus on ressent de l'insécurité, plus on est matérialiste... Plus on est matérialiste, plus on ressent de l'insécurité. Les valeurs matérialistes largement en augmentation chez les adolescents des deux côtés de l'Atlantique engendrent de l'angoisse, de la dépression et des ruptures de liens sociaux".

En plein début de crise, un psychiatre...

Trois mois après la chute de la banque Leymann Brothers, le psychiatre Serge Hefez écrivait :

"La croissance à tout prix est devenue un substitut à l'égalité : tant qu'il y a de la croissance, il y a de l'espoir, et cela rend tolérables les grands écarts de revenus. Elle devient bien davantage une justification de la stratification sociale qu'une possibilité pour chacun d'accéder à un bien-être véritable".

Qu'est-ce donc qu'une société dont les individus ont pour unique pouvoir... le pouvoir d'achat ?

En Grande-Bretagne, en Nouvelle-Zélande, en Australie, en Suède, une partie non négligeable de la population a choisi de travailler moins pour vivre mieux. Citons à nouveau Serge Héfez :

"Ces downsizers ou downshifters tournent le dos à l'hyperconsommation, protègent l'environnement, choisissent le partage et l'entraide. Adeptes d'une simplicité volontaire, ils prônent la décroissance économique et évoquent la liberté, la redécouverte des plaisirs simples, du bien-être et de l'harmonie. 23% des adultes australiens auraient ainsi procédé ces dix dernières années à un changement volontaire et à long terme de leur mode de vie, passant par des revenus sensiblement moins élevés et par une baisse de leur consommation. La plupart sont animés par une prise de conscience écologique, mais avant tout préoccupés par une simple notion de bien-être. Loin d'être un renoncement au matérialisme, la philosophie de la simplicité volontaire consiste à vivre selon ses moyens et selon ses propres valeurs."

Mai 68 constitua un point d'orgue

Même si on le cachait, même si ceux qui le pressentaient refusaient de l'admettre, il aurait fallu se rendre à l'évidence : dans le monde industrialisé, la machine allait inexorablement remplacer un nombre d'hommes qui se compterait par millions, puis par dizaines de millions. Symptomatique : le "Poinçonneur des Lilas" de Gainsbourg fut définitivement remplacé par un composteur automatique. Certes la RATP affecta les poinçonneurs à d'autres tâches, notamment celle de contrôleur. Cela eut pour conséquence, à la fois, d'inciter à frauder en passant au-dessus des tourniquets, et d'instiller un climat de haine entre les resquilleurs, jusqu'alors inexistants, et ces "flics du métro" qu'ils méprisaient (et qui, eux-mêmes, ne pouvaient avoir grande estime de leur mission bas de gamme, à mille lieues de la défense de la veuve et de l'orphelin).

Au fil des ans, ce climat délétère tourna à la guerilla, à Paris pour commencer, et les contrôleurs, désormais en escouade, durent se faire épauler par de véritables agents de la force publique au fur et à mesure que les fraudeurs augmentaient en nombre et en dangerosité. Il serait certainement édifiant de connaître le coût total d'une opération de contrôle par rapport au montant des amendes récoltées.

Tous les emplois ne sont pas recyclables

La société moderne se trouva face à un paradoxe qu'elle refusa d'affronter : le travail perdant progressivement beaucoup de sa pénibilité, tout le monde ou presque souhaiterait travailler pour s'enrichir... mais le travail, assurément, se ferait de plus en plus rare. La solution de substitution consiste à s'enrichir... SANS TRAVAILLER : trafics, allocations...

La solution aurait consisté, dès le début des années 70, à partager le travail entre tous, la semaine passant, non pas à 39 heures comme cela fut acquis sans mal, mais à beaucoup moins : la semaine de 20 heures. Le travail, oui... l'aliénation, non

La semaine de 20 heures

Cela sous-entendrait moins de rentrées financières, certes, mais en contrepartie beaucoup plus de temps libre pour éduquer ses enfants (ce qui aurait mis un frein à la délinquance juvénile), se promener, se cultiver (et même gratuitement puisque les bibliothèques municipales et les maisons de la Culture se multipliaient à vitesse grand V). Une organisation des horaires de travail placée sous le signe du bon sens aurait réduit les problèmes d'environnement : 3 jours de transport polluent moins que 5. Hélas, Pompidou, successeur de De Gaulle, avait promis sa voiture à chaque famille. Il fallait les faire rouler...

Dès 1956, Boris Vian s'interrogeait

Consommer de plus en plus constitue-t-il vraiment un progrès ? Cela suffit-il à rendre heureux ?

- Des draps qui chauffent / Un pistolet à gaufres / Un avion pour deux / Et nous serons heureux ("La Complainte du progrès").

Entre "Les Choses" de Pérec (prix Renaudot 1965), "la France pauvre" (Paul-Marie de la Gorce, 1965), "les Damnés de l'opulence" (Georges Elgozy, 1970) et "le Système des objets" de Baudrillard (1972), certains de nos concitoyens ont contesté la société dans laquelle nous vivons. Mais la masse n'était pas prête à les suivre, et ne l'est toujours pas : dans les manif', on découvre que les travailleurs et les patrons sont copains comme cochons, puisque leur but est le même : PLUS DE FRIC ! Pourquoi se bouffent-ils le nez ?

. "En conditionnant les citoyens en vue de la consommation, on a nécessairement agrandi leur poche stomacale. Ils sont contraints par le réflexe de consommation. La peur de manquer, qui a obligé les Français à stocker comme des fous, ce n'est pas la peur de manquer du nécessaire. C'était la terreur de ne plus avoir le superflu, moteur des sociétés de consommation" (Noir et blanc, juin 1968).

Entre 1950 et 1970, en France, la consommation des ménages fut multipliée par 2,7.

En étaient-ils devenus d'autant plus heureux ?

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Surya 16/05/2016 13:23

Je crois malheureusement que le matérialisme et la consommation, voire surconsommation, rendent certaines personnes heureuses, car c'est à chacun de définir ce qui va faire SA forme propre de bonheur. Il n'y a sas doute pas une seule façon d'être heureux, mais probablement autant qu'il y a d'individus sur Terre.
Cela dit, pour aller quand même dans votre sens, le matérialisme n'existe peut être pas non plus par lui-même. Il n'est peut être qu'une compensation pour le manque de sincérité, de chaleur humaine, d'amour dont l'humanité dans son ensemble souffre. On devient matérialiste non parce que le matérialisme en soi est une bonne chose, mais parce qu'on n'a rien d'autre. Et le matérialite y trouve son compte.
Pour ce qui est de la simplicité volontaire, qui m'attire également, j'ai lu il y a très longtemps un super livre sur la question (il y en a plein sur le sujet, des sites internet aussi) La simplicité volontaire par Malie Montagutelli. Je crois qu'au départ c'était une thèse universitaire, mais j'en suis pas sûre.