Un texte écrit avant la guerre (la vraie, pas celle de micron)

Publié le par Les auteurs libres

Dans le vaste hall de conditionnement de ses grands laboratoires pharmaceutiques, un industriel me montrait une rangée de machines soigneusement enveloppées sous des housses, tandis que des dizaines d’ouvrières s’affairaient, avec des gestes d’automates, à coller des étiquettes sur des ampoules et sur des boîtes.

Voilà, me disait fièrement le patron de l’affaire, voilà ce que je fais pour mon personnel. J’ai arrêté toutes mes machines a étiqueter pour donner du travail à ces pauvres femmes, que j’aurais pu, comme tant d’autres, contraindre au chômage dès que la crise a ralenti ma production ».

Et le bonhomme prenait un air paternel, tout comme s’il pensait :

Hein, quel chic type je suis et social, avec ça ! ≫

Mais, au lieu de tomber en admiration devant un tel sacrifice, j’ai demandé simplement à cet industriel de la pharmacie :

Quand vous partez en voyage, est-ce que vous affrétez une diligence ? Avez-vous remisé votre voiture, pour circuler dans Paris en calèche ? Avec un valet de pied, un palefrenier et un cocher au lieu de votre chauffeur qui répare lui-même la voiture, vous feriez encore deux chômeurs de moins ≫ .

Inutile de dire que le monsieur a mal pris la chose, ce qui ne m’a nullement empêché de compléter ma pensée. J’estimais en effet que les soixante ouvrières qui faisaient le travail de dix machines seraient aussi bien chez elles a faire le ménage et à soigner les gosses qu’elles étaient obligées de mettre à la crèche ou a la maternelle. En mettant dix hommes sur les dix machines, et en payant chacun d’eux autant que quatre femmes, le résultat industriel restait strictement le même et, en fin d'année, il restait encore suffisamment de profit au patron pour offrir au personnel un fameux gueuleton afin de célébrer la bonne marche d’une entreprise vraiment sociale. Pour chacun des dix ouvriers, la venue au monde d’un nouveau rejeton n’était plus une catastrophe comme c’était le cas à l’époque, et l’extension de telles mesures verrait moins de fausses couches dans les hôpitaux, moins de garnements crasseux dans les rues, moins de taudis aux meubles boiteux, plus de joie dans les regards ét plus du tou t de chômage parmi l’élément masculin.

Bien entendu, l'industriel m’a reconduit gentiment. A longueur de journée, ses ouvrières ont continué leurs gestes mécaniques tout en maudissant cette chienne de vie qui les contraignait à une besogne aussi insipide pour gagner la croûte quotidienne, tandis que les machines restaient bien sagement au repos.

Ce n'est pas d’hier que s’est posé le problème de la machine, qui a fait couler des flots d’encre et des torrents de paroles.

Mais toujours dans le même sens, toujours pour vitupérer contre cette maudite mécanique qui enlevait leur gagne-pain aux malheureux travailleurs. Les canuts de Lyon ont fait un triste sort a Jacquard quand il a présenté son nouveau métier qui supprimait pour chaque machine à tisse r trois ouvriers et deux ouvrières. Il y a plus de cent ans que cette mécanique a été solennellement brûlée en place publique par une foule déchaînée qui redoutait le chômage, et il y a plus de cent ans que les ouvriers lyonnais doivent leur travail et leur prospérité de l’industrie de la soie au métier Jacquard. Et, de nos jours, les travailleurs voient toujours du même œil hostile l’installation d’un nouvel engin qui doit simplifier leur tâche. On les comprend un peu, à l’expérience : quand une machine plus rapide arrive dans un atelier, cela signifie des mises à pied a brève échéance, et ouvriers et ouvrières n’ont pas été pourvus d’une formation qui leur permette de voir bien loin dans l’avenir. Le boucher et le boulanger non plus, d’ailleurs. Les harmonieuses conditions sociales développées au cours du 19è siècle, le siècle du machinisme, ont habitué l’ouvrier à se considérer comme la victime fatale du progrès.

Mais là ou l’affaire ne va plus, c’est quand les prétendues élites, patrons ou penseurs, adoptent le même slogan primitif : ≪ la machine crée le chômage ≫.

D’innombrables écrivains, tels que Claude Farrère et ses Condamnés à mort, des cinéastes comme avec Metropolis et Les Temps Modernes ont complaisamment décrit le tris te sort qui attendait l’homme-robot des siècles futurs avec le développement du machinisme.

De bons esprits ont repris l’antienne sous couvert de progrès social a l’occasion de cette fameuse Révolution Nationale. N’a-t-on pas entendu, en 1940, d'éminents personnages qui se paraient du titre d’économistes distingués pour la circonstance, proclamer pour la France la nécessité du retour à l’artisanat généralisé ?

Pour ces braves gens, artisanat se traduisait d’ailleurs par travail intégralement manuel, la machine étant l’ennemi public n°1 de l’humanité en général et du peuple français en particulier. Je vous souhaite bien du plaisir avec les ampoules électriques et les épingles de nourrice entièrement façonnées à la main ! Ces objets, comme la plupart des produits courants, deviendraient des articles de grand luxe réservés à une petite minorité de richards... 

 

Cette hostilité à l’égard de la machine est absolument criminelle de la part de ceux qui se rangent parmi ce qu’ils appellent les ≪ classes dirigeantes ≫.

Un mouvement vraiment révolutionnaire doit non seulement exiger que les machines qui existent soient partout utilisées, mais encore que le travail et l’effort manuels soient remplacés par la machine chaque fois que cela est possible, car l’homme doit être le plus possible délivré de toute tâche pénible, fastidieuse ou simplement idiote pour que sa condition matérielle et morale puisse s’élever. Cette élévation n'est-elle pas l’ambition — en principe — des ≪ élites ≫ ?

Pourquoi creuser une tranchée avec des pelles e t des pioches quand une excavatrice peut faire l’affaire ? Pourquoi couper le blé à la faucille quand il existe des moissonneuses-lieuses ? Pourquoi additionner péniblement de longues colonnes de chiffres au siècle des machines-comptables ?

La machine crée le chômage ? Bien sûr, puisqu’elle épargne du travail humain. Mais devrait-il exister au 20è siècle des ouvrières d’usines et des confectionneuses à domicile, quand les hommes suffiraient à assurer la production nécessaire à la communauté ? Et si de nouvelles machines réduisent encore la tâche des hommes, ceux-ci s'emploieront utilement a produire d’autres richesses pour couvrir de nouveaux besoins. Et si tout un chacun reçoit de la communauté suffisamment de produits pour satisfaire tous ses désirs (nous en sommes loin !) il restera davantage de loisirs pour se meubler l’esprit ou pour pêcher a la ligne...

Mais nous voilà en plein socialisme, et c’est bien ce que voudrait éviter le patron dont je parlais au début de cet article, lui et tous ses confrères, d’ailleurs. Car il est bien entendu que, pour eux, la machine doit servir uniquement celui qui l’a payée, de même que le profit de toute production doit revenir uniquement au capital investi, le travail restant subordonné a la loi de l'offre et de la demande.

Il ferait beau voir que l’ouvrier qui conduit une machine participe au surplus de bénéfices provoqué par ladite machine !

Et pourtant... N'est-il pas possible de prévoir que les profits créés par l’emploi d’une machine nouvelle devront être partagés en trois parts, inégales d’ailleurs, déduction faite des frais d’étude et d’invention et de son amortissement ? En bonne logique, la première part la plus modique devrait rémunérer le patron. Les deux autres pourraient être partagées équitablement entre le consommateur du produit fabriqué, par l’abaissement du prix de vente, et le personnel de l’entreprise.

Hélas ! Dans notre économie capitaliste, c’est la première part qui est la plus importante. La seconde est souvent assez large, à cause de la concurrence... Quant à la troisième, c'est son absence qui a fait de la machine l’ennemi public n°1. Cliquer ici...   et ICI

 

 

 

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