Richard ANTHONY raconte Aranjuez mon amour...

Publié le par Daniel LESUEUR

Dans le livre "Discographie - interviews - Témoignages" (feuilleter ICI) ou (cliquer ICI), Richard Anthony explique comment il a «accouché», dans la difficulté, d’un succès international alors qu’on lui avait déconseillé de s’y frotter ! Interview...

Daniel LESUEUR : En 1967, vous décidez d'adapter "Le Concerto d'Aranjuez". Ce fut, paraît-il, une galère !

Richard ANTHONY : Cette galère, en effet, nous ramène en Angleterre, vers 1965… Je résidais très souvent à Londres, ma maison de disques E.M.I. m'accordant, à l'année, une suite au Hilton, où je recevais toujours beaucoup d'amis. Un soir de déprime, au lieu de faire la fête, je préfère sortir faire un tour. J'endosse un blouson, plaque là cinquante convives et sors dans le fog (Ndr : le brouillard). Longeant les quais de la Tamise, je vois sortir un public ravi du Royal Albert Hall, salle de concert réputée dans le monde entier. "Voilà des gens qui viennent d'écouter de la belle musique classique, me dis-je, alors que moi je ne fais que de la variété !".

Tout à-coup me vient une idée ambitieuse

RA : Amoureux fou du Concerto d'Aranjuez, je l'enregistrerai à ma manière, pour faire de cette pièce majestueuse de 22 minutes une véritable chanson, en français. Rentré à l'hôtel, je fais la découpe du morceau et téléphone (à quatre heures du matin !) à mon arrangeur anglais Tony Osborne, qui, plutôt que de râler pour avoir été réveillé en sursaut, m'explique qu'il n'aura jamais l'autorisation du compositeur, l'Espagnol Joaquim Rodrigo, de tripatouiller son concerto pour en faire une chansonnette : Miles Davis lui-même ne fut autorisé à l'interpréter à la trompette qu'à condition de le jouer dans son intégralité. Question notoriété, en toute modestie, j'avoue ne pas arriver à la cheville de Miles Davis. Dans l'esprit de tous (sauf le mien !) ce morceau, écrit en 1939, était IN-TOU-CHA-BLE !

Après m'être battu comme un beau diable, je parvins à réunir, aux studios d'Abbey Road, un orchestre classique, dont 35 violons venus du London Philarmonic Orchestra.

Revenu à Paris, je me heurte à ma maison de disques

RA : Bien qu'ayant carte blanche pour mener ma carrière, on me fait remarquer que ce "caprice d'artiste" (ou du moins ce qui y ressemble) commence à coûter une jolie fortune à la société, pour un résultat que tout le monde s'accorde à juger impossible, car il reste à coller des paroles sur la bande orchestre. Je pense immédiatement à mon fidèle ami Guy Bontempelli, dont la réputation n'est plus à faire (il écrivait à l'époque, également, pour Françoise Hardy). Néanmoins, Guy aurait eu la même réaction que quiconque : on ne touche pas au "Concerto d'Aranjuez" et, donc, inutile d'y mettre des paroles. Je décide alors d'user d'un stratagème et lui téléphone :

"Allo Guy, je t'invite à la maison. Prépare une brosse à dents, je passe te chercher.".

Bontempelli se laisse embarquer, persuadé de passer un agréable week-end dans la chaumière qu'il connaît bien, au cœur de la Vallée de Chevreuse.

Le parolier tombe dans une embuscade !

RA : J'embarque Bontempelli dans mon propre avion, direction Londres. Là, j'avais loué pour lui une suite attenante à la mienne. "Voilà, Guy, tu me colles des paroles au Concerto. Je ne te laisse pas sortir avant que tu n'aies fini !".

Et là, nouveau miracle : Bontempelli écrit un texte d'une grande beauté, tout en sensibilité. Le disque est prêt à sortir, mais encore faut-il franchir l'ultime étape, et pas la moindre : obtenir l'accord du Maître !

Je me rends à Madrid, au domicile du vieil Espagnol aveugle...

J’étais muni de mon disque-test réalisé à Abbey Road. Rodrigo, curieusement, ne dispose que d'un antique tourne-disque, un vieux Teppaz des années 50, et le vinyle que j'ai apporté craque atrocement ! "Je vais me faire jeter", pensais-je à l'écoute du précieux document malheureusement endommagé. Et non ! Avec un accent bien chaleureux, Rodrigo m'explique en français qu'il apprécie cette curieuse découpe, et qu'il l'autorise à paraître. Cette fois j'ai presque gagné ! Le dernier épisode consiste en un accueil enthousiaste des peuples du monde entier : "Aranjuez, mon amour" devient mon second plus gros succès, avec "J'entends siffler le train", et j'en vends cinq millions d'exemplaires de par le monde (principalement en Amérique du Sud). Il n'y qu'en France où l'accueil est mitigé : sur le même disque, les programmateurs de radio ont accordé leur faveur à un titre plus sautillant, "Les Mains dans les poches"

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L
Une très belle histoire qui prouve qu'avec de l'acharnement, tant qu'on se passionne pour ce que l'on fait, il n'y a pas de raison pour que ça ne fonctionne pas !
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