Les méconnus du 20è siècle : Kurt Gerron

Publié le par Daniel LESUEUR

Né à Berlin en 1897, le Juif Kurt Gerson avait entamé des études de médecine avant d’être envoyé sur le front de la Première Guerre mondiale. Une méchante blessure le renvoya dans ses foyers ; en 1920 il n’eut qu’une seule lettre à changer dans son nom pour devenir acteur sous le nom de Gerron, d’abord au théâtre, puis dans de nombreux seconds rôles de films muets dont le plus célèbre est Les hommes le dimanche de Robert Siodmak.

Il devient réalisateur en 1926 mais ne refuse pas un bon rôle, comme celui du directeur de cabaret en 1930 dans l’Ange bleu au côté de Marlene Dietrich.

Après la prise de pouvoir des nazis en janvier 1933, alors qu’il est devenu une vedette de renommée internationale, avec toute sa famille il fuit son pays pour se réfugier à Paris puis à Amsterdam où il peut en toute quiétude poursuivre ses activités d’acteur, de metteur en scène et de directeur du théâtre juif.

Mais rester en Europe n’était peut-être pas le meilleur choix : sentant venir la montée en puissance d’Hitler, de nombreux artistes de toutes disciplines confondues avaient choisi de s’exiler aux Etats-Unis. Il aurait pu en faire autant : Hollywood avait proposé de lui payer le prix de la traversée de l’Atlantique.

Pour quelle raison ne sauta-t-il pas sur l’occasion ?

Inconscience selon les uns, excès d’orgueil selon les autres… un codétenu survivant du camp de Terezin décrit Gerron comme un grand homme fort avec la mentalité d’un enfant. Le désastre qui le menaçait devint réalité lorsque l’Allemagne envahit les Pays-Bas. Il est d’abord interné dans un camp de transit avant d’être expédié au camp de la forteresse de Terezin.

Un camp de concentration qui –Gerron était-il le seul à le croire ?- serait un petit paradis pour les Juifs. Un camp modèle, et pour cause : c’est celui qui devait être inspecté au cours de l'été 1944 par des délégués de la Croix-Rouge.

Le camp fut rénové, embelli ; des activités culturelles y furent organisées pour donner l'apparence d'un endroit de tout repos. Et comme les prisonniers y étaient entassés comme du bétail, la surpopulation fut envoyée à Auschwitz.

Afin qu’il reste trace de la bienveillance des nazis, Kurt Gerron se vit confier la tâche de réaliser un film de propagande intitulé "Le Führer donne une ville aux Juifs" en échange de quoi on lui promit qu’il aurait la vie sauve.

Il en fut non seulement soulagé, mais flatté.

Gerron y mit toute son ardeur et son talent ; le film était convaincant, montrant qu’à Terezin les Juifs menaient une vie saine de travail accompli dans la liesse tandis que leurs enfants jouaient autour d’eux. Jusqu’à la fin, Kurt Gerron y crut. Pendant la durée du tournage, la correspondance avec l’extérieur fut encouragée (tout en étant secrètement surveillée voire manipulée). La nourriture, enfin, semblait abondante ; il était temps : en 1942, environ 16 000 personnes, dont Esther Adolphine, une sœur de Sigmund Freud, étaient mortes de faim. De son film, dont toutes les copies complètes furent détruites en 1945, il subsiste 23 minutes découvertes au fin fond de la Tchécoslovaquie au milieu des années soixante ; tout le reste (une quarantaine de minutes au moins) semble avoir disparu à jamais.

De Gerron, il ne restait plus rien...

Avec sa femme et toute l'équipe de tournage du film, il fut déporté dans le dernier convoi pour Auschwitz. Ironie du sort, si l’on peut dire, il fut quasiment le dernier Juif exécuté en octobre 1944, quelques heures avant que Himmler ne donne l’ordre de fermer les chambres à gaz.

Les méconnus du 20è siècle : Kurt Gerron

Publié dans Histoire, PEOPLE, CINEMA

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