Suzanne Grandais et "Le Mystère des roches de Kador" (1912)

Publié le par Daniel LESUEUR

  Ce film muet de Léonce Perret, "Le Mystère des roches de Kador",  est très étonnant à bien des titres... et même avant-gardiste. D'abord dans sa durée : 43 minutes, à une époque où une grande partie des films étaient des courts-métrages (cliquer ICI pour le visionner ou le télécharger). Ensuite par le thème abordé : la psychanalyse n'était pas encore bien entrée dans les mœurs de "l'homme de la rue". Et enfin parce qu'il semble bien qu'il s'agit de l'un des premiers films à avoir... fait entrer le cinéma dans le cinéma, comme le fera Feuillade quelques mois plus tard avec "Erreur tragique" dans lequel on retrouve la même actrice (cliquer ICI pour le visionner ou le télécharger).

L'histoire...

 Une jeune fille de la petite aristocratie bretonne hérite, par testament du marquis de Kéranic d'une somme d'argent conséquente. Le testament stipule que s'il arrivait un quelconque accident rendant la jeune fille dépendante ou si elle venait à mourir, son tuteur deviendrait l'héritier. Ce dernier, amoureux de sa pupille qui a refusé ses avances, décide de l'empoisonner et de tirer sur son amant qu'il a préalablement convié sous le nom de la jeune fille. Les croyant morts il s'en va. Mais les deux amoureux ne sont que blessés et dérivent au fil de l'eau toute la nuit. La jeune fille en ressort choquée au point de ne plus pouvoir s'exprimer ni faire quoi que ce soit d'autre. Ayant eu vent des progrès de la psychanalyse et des miracles que faisait un professeur en se servant du cinématographe, ils décident de faire appel à lui et de retourner la scène qui a traumatisé la jeune fille afin de la lui projeter ensuite...

  L'actrice principale :

Suzanne Grandais (1893 – 1920)

Surnommée « la Mary Pickford française » ou « La Pearl White française », elle entamait une bien belle carrière à l'échelle internationale. Certains de la cinquantaine de films dans lesquels elle a tourné (le premier fut Le chef-lieu de canton en 1911) le furent principalement pour Feuillade (notamment dans sa série La Vie telle qu'elle est) mais également pour Fescourt, Baroncelli et Perret. Certains ont été très bien conservés, notamment Le Chrysanthème rouge en 1911, Le Cœur et l'argent, Le Nain, Erreur tragique et le Mystère des roches de Kador. Puis Suzanne partit tourner une vingtaine de films en Allemagne... mais les relations avec ce pays s'envenimèrent au point que l'on sait, et cette série de tournages sera diplomatiquement passée sous silence, notamment dans Ciné pour tous n°48 de 1920 :

- Au début de 1913, devant le succès croissant de ses films, Suzanne Grandais demande à M. Léon Gaumont un accroissement de salaire, qui lui est refusé. A la suite de quoi elle quitte les Établissements Gaumont et, pour le compte de M. Tallandier, tourne une nouvelle série de comédies. Puis vint la guerre.

Fin 1916, Suzanne Grandais signa un contrat avec la société Éclipse pour une série de dix films qui nous mènent à 1918 (Suzanne professeur de flirt, Le Tournant, Midinette, La P'tite du sixième, Le Tablier blanc, etc). La série terminée, elle signait avec la Phocéa-Film de .Marseille, cette fois, et pour une série de six films nous menant à fin 1919, dont le dernier, Mea culpa, dont Ciné pour tous ne pensait pas le plus grand bien : « Suzanne Grandais fait ce qu'elle peut. Les premiers plans qui nous montrent son aimable visage sont très réussis ; les costumes qu'elle porte sont habiles et tendent à nous dissimuler que celle qui les porte jouait déjà des rôles de jeune fille en 1910 » Pas très galant, ça !... Elle venait juste de signer un contrat avec Charles Burguet pour un film en douze épisodes, L'Essor, lorsqu'elle trouva la mort dans un accident de la route avant que tous aient été tournés ; le réalisateur dut, en conséquence, modifier le scénario :

- Dans la voiture, outre le chauffeur, se trouvaient M. et Mme Burguet et l’opérateur, M. Ruette. Tous les cinq s’étaient arrêtés à Provins, ou ils avaient déjeuné. Puis, ils s’étaient remis en voyage. La voiture venait de dépasser Jouy-le-Châtel quand l’accident se produisit. À cet endroit, la route fait un brusque virage à gauche. Comme l'automobile prenait le virage, un pneu éclata. La voiture fit une brusque embardée dont le chauffeur ne put se rendre maître. L’automobile maintenant gisait renversée et brisée. Le chauffeur était indemne. .M. et Mme Burguet n'avaient que de légères blessures. Mais, sous les décombres. Mlle Suzanne Grandais et l'opérateur Ruette restaient inanimés. Des paysans accoururent. L'artiste et son opérateur étaient morts. Ils avaient été tués sur le coup. Mlle .Suzanne Grandais avait la tête effroyablement écrasée (Ciné-Club n°34 de 1920).

Quelques jours avant ce dramatique accident, révèle Cinémagazine n°8 de 1921, Suzanne Grandais qui venait de parcourir l'Alsace, la Lorraine et les régions dévastées, était à Strasbourg. Elle y reçut une lettre anonyme qu'elle montra en riant à son metteur en scène. Dans cette lettre, on la suppliait de ne pas quitter Strasbourg avant une date indiquée : car, lui était-il dit, un très grave danger la menaçait. Comme il le fut constaté, cette date fut celle de sa mort... L'auteur de cette lettre ajoutait qu'il se ferait connaître si elle voulait bien se rendre au square, à l'heure d'un rendez-vous fixé, et qu'il lui dévoilerait tout ce qui pouvait menacer son avenir. « Encore un amoureux qui s'imagine me faire marcher avec ses prédictions ! »... s'écria-t-elle gaiement. Lorsque Suzanne Grandais quitta Strasbourg et passa en auto devant le square, elle dit en riant à ses compagnons de voyage : « S'il n'est pas pressé, il peut toujours attendre. »

 

 

 

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