JEAN-PIERRE BRISSET, Prince des Penseurs

Publié le par Daniel LESUEUR

Impossible de se pencher sur ses écrits sans éclater de rire. Pourtant, une fois calmée la crise d’hilarité, on en vient à penser que ses pseudo délires tiennent debout dans des « zones de relative cohérence qui correspondraient à peu près aux classifications traditionnelles des savoirs » (Michel Pierssens). Au diable l’hilarité :

« Si l’œuvre, remarquable entre toutes, de Brisset vaut d’être considérée dans ses rapports avec l’humour, la volonté qui y préside ne peut en aucune façon passer pour humoristique » (André Breton). Même si c’est avec une certaine moquerie que Jules Romains proposa qu’on le proclame Prince des Penseurs, il n’en est pas moins un personnage respectable.

Sous le titre « La journée Jean-Pierre Brisset », Le Figaro du 13 avril 1913 jette cependant une ombre au tableau… Notre héros fut très vraisemblablement la victime du premier Dîner de cons :

- Brisset, ignorant ce complot démodé qu'on avait tramé autour de lui, paraissait très heureux. Ingénu, il souriait à ses bourreaux et, de temps en temps, fermait les yeux, comme pour mieux savourer sa joie intime. On l'emporta vers un restaurant. Le vieillard s'assit à la place d'honneur. On l'appelait Maître. On l'accablait sous les hyperboles. On se confondait en admiration à ses moindres mots. Et puis, on détournait la tête pour rire à l'aise. On s'amusait bien. Mais l'heure approchait où l'on devait mener le vieillard sur la place du Panthéon, afin que « le Prince des Penseurs » rendît visite au Penseur de Rodin. Il remarqua que « pour penser, on n'est pas obligé de quitter ses vêtements et de contorsionner son corps comme on le voit sur ce chef-d'œuvre. »

Le rédacteur du Figaro conclut : « Je ne puis trouver plaisant qu'on ait posé, sur cette tête blanche, une couronne dérisoire. » Brisset approchait de 80 ans. Trois mois plus tôt il était encore inconnu : c'était un ancien employé de chemin de fer qui s'était mis un peu tard à penser... et à inventer : il avait déposé le brevet de la «ceinture-caleçon aérifère de natation» puis celui d’une «planchette calligraphique» destinée à l’enseignement de l’écriture et du dessin. Il avait eu une vie déjà bien remplie…

Comme pour beaucoup à l’époque, ses études avaient été très succinctes : contraint d’aider ses parents à la ferme, il avait quitté l’école à douze ans. A quinze ans il quitte son Orne natale pour monter à Paris où il est apprenti pâtissier. A 18 ans il s’engage dans l’armée ; prend part à la guerre de Crimée. A 22 ans, au cœur de celle qui oppose l’Italie à l’Autriche, il est blessé et fait prisonnier ; il en profite pour apprendre l’Italien : ça peut toujours servir, comme nous le verrons dans ses écrits consacrés aux origines du langage. A 33 ans, cette fois, c’est en Allemagne qu’il est fait prisonnier ; il en profite pour apprendre l’Allemand : ça peut aussi servir : il se fait professeur de langues vivantes après avoir démissionné de l’armée. En parallèle, il met au point une méthode d’apprentissage du français qu’il édite à compte d’auteur puis, quatre ans plus tard, publie La Grammaire logique ou théorie d’une nouvelle analyse mathématique. Ce n’est pas sa première incursion dans le monde de l’édition : fermement décidé à prendre sa revanche sur l’échec commercial de sa ceinture-caleçon aérifère de natation, il avait publié La Natation ou l’art de nager appris seul en moins d’une heure. Brisset aime l’eau : « L’homme est né dans l’eau, son ancêtre est la grenouille et l’analyse des langues humaines apporte la preuve de cette théorie ». Brisset n’a aucune peine à le démontrer : une grenouille n'a pas de pouce, et dans la transformation de grenouille en homme, la race des grenouilles a vu « pousser » un pouce. Limpide ! Comme l’écrit Michel Pierssens, « L’histoire de l’homme est à cueillir pour qui le veut «dans les plis de la Parole », dans tous les mots de toutes les langues ».

Il publie La Grammaire logique ou théorie d’une nouvelle analyse mathématique. Ses écrits et ses inventions ne lui permettant pas de vivre, il postule à un emploi dans les chemins de fer… et continue d’écrire, promouvant ses ouvrages par le biais de conférences qu’il donne dans une salle située… en face de la pâtisserie où il travailla adolescent. Le mystère de Dieu est accompli est à l’origine de sa renommée tardive : Jules Romains tomba en arrêt sur cette œuvre délirante. André Breton ne mettra pas longtemps à prendre le relais, mais, lui, avec respect et admiration, n’hésitant pas à mettre sa démarche en parallèle avec celle du Douanier Rousseau :

- L’auteur se présente comme en possession d’un secret d’une portée telle que tout ce qui a été conçu avant sa révélation peut être tenu pour nul et non avenu. Nous assistons ici, non plus à un retour de l’individu mais, en sa personne, à un retour de toute l’espèce vers l’enfance.

Michel Foucault écrit que Brisset, rêveur impénitent, est «juché en un point extrême du délire linguistique». Il n’a pas tort !

 

 

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