Serge Gainsbourg, une interview inédite de 1967

Publié le par Daniel LESUEUR

Serge Gainsbourg, une interview inédite de 1967

Les chasseurs de vinyle, collectionneurs nostalgiques ou spéculateurs, sont légions et écument les vide-greniers dès 6h du matin. En revanche personne ou presque ne traque les bandes magnétiques. L'espoir de trouver des documents intéressants n'est donc pas altéré par la concurrence !

Un sauvetage qui tient du miracle

La bande magnétique est, hélas, un outil qui se dégrade avec le temps. Très fragile, même conservée avec précaution dans les archives des maisons de disques, il fallut se rendre à l’évidence, dans les années 80, au moment de rééditer les fonds de catalogue vinyle sur CD : les bandes des années soixante s’étaient, pour certaines, détériorées.

La bande magnétique est particulièrement sensible à une trop grande température... mais encore plus à l’humidité. Or, de toute évidence, les bandes retrouvées récemment sur un vide-grenier avaient souffert (c’est le moins qu’on puisse dire !) de l’humidité : les boîtes métalliques qui étaient censées les protéger étaient rouillées ! Dans ce bric-à-brac déprimant (en raison de son état consternant) figurait une bobine simplement marquée « Gainsbourg ».

Dans un premier temps, le collectionneur rêve d’avoir découvert une séance d’enregistrement de chansons. L’inventaire de la boîte conduit à une autre conclusion : toutes les autres bandes magnétiques sont des enregistrements d’émissions de radio. Il semble logique de penser que celle étiquetée « Gainsbourg » contiendra elle aussi une émission de radio.

Lorsqu’il rentre chez lui, l’inventeur de cette trouvaille ne sait pas encore que le document sur lequel il a mis la main est inédit, pas plus qu’il ne sait que l’objet a près de cinquante ans d’âge. Mais ce qu’il sait, c’est que la chose a souffert... Il sait également (heureusement !) qu’une bande magnétique très endommagée peut tomber en lambeaux à la première écoute.

Fort de cette information capitale, il décide d’immédiatement transférer sur CD l’enregistrement dès sa première écoute. Sage précaution : au fur et à mesure que la bande magnétique tourne sur le Revox, des fragments s’en détachent. Et c’est évidemment irréparable !

La première écoute

La vitesse de rotation d’une bande magnétique en dit long, déjà, sur un enregistrement avant même de l’avoir écouté !

Une bande tournant en 38cm / seconde est obligatoirement un document professionnel (studio d’enregistrement, radio, télé...)...

Une bande tournant en 19cm/s est professionnelle ou semi-pro (un collectionneur ou un amateur de haut niveau)...

Une bande tournant en 9,5cm/s est du « tout-venant », enregistré sur le magnétophone de monsieur Tout-le-monde...

Une bande tournant en 4,75cm/s est véritablement bas de gamme (c’est d’ailleurs également la vitesse de la mini-cassette).

La bande Gainsbourg tournait en 19cm/s

Il s’agissait donc d’un enregistrement haut de gamme.... mais en état lamentable. Heureusement l’enregistrement était préservé... mais dans quelles conditions ! Même sur CD, on n’avait, à cet instant, qu’une copie égale au document original, c’est à dire très sourd, incompréhensible car, attaquée durant des années par des champignons microscopiques, la bande était presque inaudible. Il fallut donc ensuite lui infliger un traitement bénéfique pour lui redonner un semblant de relief. Un coûteux travail de pro !

De quand datait l’enregistrement ?

La boîte (rouillée !) ne portait aucune indication quant au lieu, à la destination et à la date de l’enregistrement. On savait seulement – ce qui fut confirmé dès la première écoute - qu’il s’agissait d’une émission de radio. Mais... il est bien rare que dans une émission de radio l’on dise « Nous sommes le.... » car les émissions sont parfois rediffusées. Il fallait donc écouter l’émission en entier afin de déterminer sa date d’enregistrement. Et encore ! Coup de chance ! Ouf, pas besoin de datation au carbone 14 : l’interviewer donne un indice suffisant grâce à la question « Serge, que pensez-vous du 33 tours des Beatles sorti il y a quelques jours, « Sergeant pepper’s Lonely Hearts club Band ».

L’enregistrement était donc de la fin du printemps 1967...

L’émission n’était pas montée. Entendez par là que l’émission qui devait durer 55 à 57 minutes (durée d’une heure diminuée d’un flash d’information) se résumait aux interventions de Serge Gainsbourg et de son interviewer et s’étalait sur moins de quinze minutes.

Pourquoi ne fut-elle pas montée, pourquoi ne fut-elle pas diffusée ?

Rien d’étonnant : en 1967, Gainsbourg n’était pas encore une grande vedette. Entendons-nous bien : une grande vedette à part entière. Il était riche, très riche, grâce aux succès qu’il avait écrits pour les autres (« Poupée de cire, poupée de son », « Les Sucettes », « Le Poinçonneur des Lilas », « La Javanaise », etc.) mais lui n’était pas encore « people » : il lui faudra attendre deux ans encore (« Je t’aime... moi non plus »)

Le journaliste en herbe qui « ramenait » une interview de Gainsbourg en 1967, c’était loin d’être un scoop. Tout au mieux l’interviewer prouvait qu’il savait faire une interview... mais de là à la diffuser sur une radio ! Bref le document traîna, abandonné, dans l’humidité durant près de cinquante ans....

Publié dans musique, PEOPLE

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