Michel JONASZ : interview 1977

Publié le par Daniel LESUEUR

Michel JONASZ : interview 1977

Une surprise de taille: à l'écoute de ses disques, je m'attendais à rencontrer un personnage triste et grave. Je me retrouvai en présence d'un type excessivement sympathique, à l'abord « rigouillard » masquant sa timidité et surtout une sensibilité qui se dévoila dès que le cadre rigide de l'interview fut tombé. Il ne restait plus que l'homme et l'artiste, face au journaliste avide de connaître les deux facettes.

Sa carrière, c'est Kingset en 1967 (qui a oublié «Apesanteur» et «On a perdu un président» ?), quelques 45 tours obscurs, puis le retour : un petit tube, « Les vacances au bord de la mer » et quatre albums merveilleux chez Atlantic. Quatre albums sur lesquels figurent des purs chefs-d'œuvre : « Hans Muller », « J'veux pas qu'tu t'en ailles », « Changez tout ». Des textes parfois bouleversants, souvent émouvants qui font de lui un très grand poète. Un poète d'un genre nouveau, une sorte de Brel des années 70...

Apparemment, tu ne travailles plus avec Pierre Grosz, Franck Thomas ni Jean-Claude Vannier....

C’est exact. Je travaille tout seul, désormais. En effet, je ressentais une sorte d'insatisfaction, de frustration. Je suis beaucoup plus à l'aise aujourd'hui. Un parolier, aussi doué soit-il, ne peut pas ressentir tes émotions à ta place. Chanter les mots des autres m'apportait cette sensation désagréable de « faire » le métier de chanteur. Jusqu'à une certaine époque, je ne me sentais pas capable d'écrire mes textes. C'est venu tout d'un coup, et maintenant Je ne pourrais plus faire marche arrière. Pour moi, les textes sont primordiaux. Je ne me soucie pas de la musique, elle vient toute seule lorsque les paroles sont écrites. Je dois être ému par ce que j'écris, me trouver dans une sorte d'état second . La scène, c'est pareil. Si tu ne prends pas plaisir à chanter, tu n'en donneras jamais aux autres.

Le fait d'avoir eu un tube avec « Les vacances au bord de la mer » ne t'a-t-il pas nui plus qu'aidé, en t'apportant «une étiquette » ?

D'abord , ce n'a pas été réellement un « tube ».... Et, ensuite, j'ai aussitôt sorti l'album « Du blues, du blues », qui a décontenancé pas mal de gens, afin de ne pas rester « le p'tit gentil qui chante des trucs tristes ». Au début, je chantais du Ray Charles, du R'n'B' en anglais, je ne veux par devenir un jukebox de chansons de variété. Mon idéal, ce serait une petite maison à la campagne, un album par an, une petite tournée, et avoir le temps de vivre.

Tu es par excellence le chanteur de l'humilité. Est-ce que le succès ne risque pas de changer ta façon d'écrire ?

On ne chante réellement que ce qu'on ressent et qu'on connaît. Je suis issu d'un milieu ouvrier, j'ai vécu jusqu'à vingt ans dans un HLM, chez mes parents. Mon premier disque, je l'ai fait il y a onze ans. Après, j'ai ramé pendant plus de trois ans à la recherche du succès pour sortir de la dèche. Une seule fois, j'ai fléchi, sensible aux directeurs artistiques qui te répètent sans cesse qu'avant de pouvoir imposer ta véritable image, il faut d'abord faire du tube commercial. Mais heureusement je me suis rapidement ressaisi !

Au contraire de chanteurs « engagés » comme Ribeiro ou Béranger, tu ne fais que constater ce qui ne va pas, sans apporter de solution, révolutionnaire ou autre. Crois-tu ce moyen efficace ?

Tu sais, une fois un journaliste de l'« Humanité » est venu me trouver et m'a dit que « Changez tout » était la chanson la plus engagée qu'il ait entendu en radio !

Comment es-tu passé du surréalisme de Kingset au réalisme de Jonasz ?

Du temps de Kingset, les groupes français chantaient du twist en anglais ! Moi j'ai ressenti qu'un jour ou l'autre, les mots reprendraient une place prépondérante. «Apesanteur», ce n'est pas de la science fiction. C'est simplement l'histoire mec qui cherche l'amour, assez désespéré mais qui le dit avec des mots différents, qui dit l'impossibilité d'un amour parfait, qui attend comme un extra-terrestre car il est malheureux sur terre.... de même que Dieu est une bouée de sauvetage pour d'autres.

Tu as chanté « Hans Müller » avec tant de conviction qu’on peut te demander si tu as souffert de l'antisémitisme de la Seconde Guerre mondiale...

Je suis d'origine Juif hongroise. Toute la famille de ma mère a été déportée, alors si tu veux, indirectement, j’ai été sensibilisé. Je suis né en 1947 et je me souviens qu'à l'école je n'osais pas dire que j'étais juif.

Au dos de ta pochette en concert, on te dit « goguenard et décontracté ». Te laisses-tu vraiment guider par le destin ?

Par moments, je me dis qu'il faut que je le force un peu ! Mais j'ai surtout tendance à le laisser faire, car je crois en lui. Je pense que ce que j'ai envie qui m'arrive m'arrivera. D'ailleurs, il faut y croire avoir la foi. Quand j'ai quitté l'école, je savais que je ne pourrais pas assumer un rôle traditionnel dans la société. Reconnaissons d'ailleurs que tout artiste a le désir de sortir du lot, de ne pas être « comme tout le monde ». Un petit côté mégalo en quelque sorte. A l'école, j'étais pareil, je me foutais d'avoir des zéros si je faisais rigoler mes copains au tableau en faisant des parenthèses à l'envers ! C'est la réaction des timides : soit tu t'écrases à vie et alors tu ne feras jamais rien, ou alors tu te secoues pour prendre ta revanche. Je sûr qu'inconsciemment, à l'école, lorsqu'on me disait que j'étais gros, qu'on m'appelait Jonasz la baleine, j'attendais ma revanche, le retour de manivelle du destin !

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