Jethro Tull 1978... Interview Ian ANDERSON

Publié le par Daniel LESUEUR

Jethro Tull 1978... Interview Ian ANDERSON

La sortie de l'album de Jethro Tull, « Heavy Horses », au printemps 1978, s'est accompagnée d'une visite promotionnelle de lan Anderson, leader incontesté de ce grand groupe britannique. lan étant le seul membre original, il était intéressant de le rencontrer après une carrière discographique alors longue de onze années.

En ce qui concerne ce nouvel album, s'agit-il réellement d'un grand pas en avant ?

Pas vraiment. Musicalement, c'est la continuité du précédent puisqu'il s'agit d'une collection de chansons écrites depuis un an. Par contre, nous nous sommes plus concentrés cette fois sur les textes. Nous avons essayé de faire un album plus « universel » dont les « lyrics » sont à la gloire de la campagne et des gens qui y vivent. Mais effectivement « Heavy Horses » et « Songs from the woods » se complètent parfaitement et logiquement permettant au prochain de se diriger dans une tout autre voie.

Je considère que les textes les plus importants que tu as écrits remontent à « Aqualung ». Penses-tu revenir à des textes aussi « engagés » ?

Dans « Aqualung », j'ai fait passer des idées que j'avais déjà depuis l'âge de 15 ans ! Aujourd'hui, il ne serait pas honnête de ma part d'utiliser ces mêmes idées par rapport à l'évolution et l'expérience que j'ai acquises en dix ans de métier. II est difficile d'agresser le système lorsqu'on y est bien installé, c'est un point d'honnêteté. Politiquement et socialement, je suis intéressé par ce qui se passe autour de moi mais le langage que j'emploierais aujourd'hui pour traiter de politique serait beaucoup trop compliqué pour être véhiculé par le rock... et si je simplifie ce langage pour l'adapter au rock, je dénature le sens !

Penses-tu pouvoir changer la vie des gens, avoir une portée politique ?

Oui, et c'est très dangereux. C'est très dangereux de transformer les gens avec des chansons... et en gagnant du fric sur leur dos. Au début d'une carrière, on croit pouvoir rester intègre. Mais dès que les dollars commencent à pleuvoir, on est mal placé pour s'engager. L'exemple le plus caractéristique est bien celui de Bob Dylan qui n'est plus un « folk Héros. Et il en est déjà de même pour la « new wave » : le succès la détruira.

Le Tull a-t-il UN public ou DES publics?

La même question pourrait être posée à n’importe quel groupe. Reconnaissons que les Italiens sont une audience stupide par excellence, de par leur politisation excessive. Les Français sont aussi un public relativement difficile car il n'y a pas réel réseau rock. Le courant en France tourne vers Abba ; de plus, les organisateurs de concerts sont minables. En Allemagne, ça va mieux car les organisateurs sont très efficaces et cela se ressent sur le public. Quant à l'Espagne, il n'y a pratiquement pas d'endroits pour pouvoir jouer.

As-tu abandonné les concept - albums, tels que «Passion Play» et «Thick as a brick» à cause des critiques ?

Non.... C'était la fin d'une expérience, d’une évolution. De plus, on se heurtait à des problèmes de scène : jouer l’intégralité de ces deux albums en concert revenait à ne pas pouvoir jouer un seul autre morceau. C'est pourquoi progressivement nous les avons raccourcis tous deux jusqu'à ce qu'ils puissent S'INTEGRER au show sans le dévorer ! En ce qui concerne les critiques, d'ailleurs, je dois dire que je suis toujours sensible et attentif aux remarques constructives.... Mais il se trouve qu'en Angleterre à la sortie de « Thick... » et « Passion Play », il s’est trouvé des chroniques qui ont décrété de but en blanc que ces deux albums étaient merdiques sans se donner la peine de dire pourquoi. Ces critiques gratuites sont nulles et, de plus, elles influent sur le public qui, n'ayant pas énormément d'argent hésite quand même à acheter le disque ainsi traîné dans la boue.

Cela fait dix ans que tu es le « pied piper », le flûtiste unijambiste du rock. N'en as-tu pas marre de cette image et n'as-tu pas l'intention un jour de faire un disque sans la moindre note de flûte ?

Au contraire ! Dans mes projets, il y a la réalisation d'un album de musique pour ballet « performée » par un grand flûtiste classique. D'autre part, je joue autant de guitare, de mandoline etc... La flûte n'est utilisée que lorsqu'elle est nécessaire à la couleur d'un morceau.

As-tu rencontré Roland Kirk et penses- tu avoir contribué à le faire mieux connaître ?

Je ne pense pas qu'il ait eu besoin de moi pour être connu ! Je l'ai rencontré un jour dans un club et il m'a dédié un morceau. Un clin d’œil à ce que j'ai appris de lui ! Sur la fin de sa carrière, il s'est fortement engagé dans les mouvements politiques noirs et sa musique s'en est ressentie, s'est alourdie.

En 1968, le Tull était totalement intégré au British Blues Boom. Le fait d'avoir tant évolué et surtout d'être toujours au premier plan n'est-il pas dû en grande partie à l’influence de Martin « Lancelot » Barre ?

Tout-à-fait exact. Si Mick Abrahams était resté, le groupe n'existerait plus. Il est impossible de travailler avec lui. Il ne s'intéressait qu’au blues et au country & Western. Il refusait de sillonner le pays avec nous et n'acceptait que trois concerts par semaine. Je l'ai revu il y a quelques mois, il m'a présenté quelques chansons de sa composition, mais ce n'était vraiment pas terrible. Aujourd'hui, il est démonstrateur pour une marque de guitares, Yamaha.

Existe-t-il des gens avec qui tu aimerais enregistrer ?

Pas vraiment. Nous travaillons en cercle fermé et c'est suffisant. De plus, jamais personne ne nous a proposé de venir jouer sur nos disques ! Mais c'est mieux ainsi, je vis à cent pour cent concentré sur la musique du Tull.

N'as-tu pas peur que ce repli sur vous-mêmes risque de vous faire stagner ?

Non. Je n'écoute jamais la musique d’autres groupes, mais chaque musicien de Jethro Tull évolue. Chacun évolue de son côté et lorsque nous nous retrouvons, chacun apporte du neuf.

Pendant un temps, Jethro Tull sur scène se résumait à de longs solo, chaque membre étant responsable d'au moins vingt minutes d'improvisation. Le groupe à cette époque n'a-t-il pas risqué de sombrer dans l'ennui ?

Jethro Tull n'est pas réellement coupable de vouloir ennuyer son public ! Pour ce point précis, nous pourrions plut longuement parler d'Emerson, Lake Palmer qui eux ne peuvent pas se supporter, au point de voyager chacun dans des bagnoles différentes. Non, sérieusement, à cette époque nous pensions que le public était friand de longs solo.

Quels sont vos projets immédiats ?

Dans les deux ans à venir, nous avons l'intention donc de préparer un album classique. Un album acoustique est prévu pour l’automne, ainsi qu'un double LP en concert. Mais, par contre, toujours pas d'album solo en vue pour aucun membre.

Quelle est la situation financière actuelle en Grande - Bretagne en ce qui concerne les musiciens ?

Exactement la même qu'il y a six ans, date à laquelle de nombreux groupes britanniques se sont exilés aux States car étaient étouffés par les impôts. Aujourd'hui, pareil. Nous vivons toute l'année sur les bénéfices que nous faisons sur les concerts américains. C'est grâce aux States que nous pouvons jouer en Australie, au Japon... et en France !

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