ANGE : interview Christian Décamps, 1976 (2è partie)

Publié le par Daniel LESUEUR

ANGE : interview Christian Décamps, 1976 (2è partie)

Crois-tu que celui qui, comme toi, se pose des vraies questions, arrive à être heureux en sachant d’avance qu’il ne pourra jamais y répondre ?

Qu’est-ce que tu veux résoudre ? A part parler et chanter l’amour, quoi d’autre ? Imagine, par exemple, que demain on te dise « Tu es immortel», crois-tu que même cela résoudra les questions qui t’oppressent ? Va voir un film qui traite ce problème, « Zardoz », je crois... Ce n’est pas drôle de penser que l’on doit mourir. Tu te sens pris par le temps. Mais, c’est la nature de l’homme, il ne se satisfait jamais totalement : chaque fois que tu acquiers un plaisir nouveau, tu en veux en autre. Tu ne crois pas à la sagesse, à la « sagesse intellectuelle », c'est-à-dire arriver à un équilibre où tu es pleinement heureux de ta condition ? Non, je ne crois pas à une forme de sagesse purement intellectuelle. Pour moi, la vraie sagesse, c’est l’animal qui la détient. Dans mon propre cas, j’essaie, avec, ma femme, d’arriver â un certain stade de bonheur, qui inclut des notions totalement matérielles. Nous nous sommes acheté une vieille ferme, j’y travaille, j’y habiterai bientôt. Dans une certaine mesure, j’aurai sans doute atteint un niveau de sagesse telle que tu l’entends. Mais j’aurai encore d’autres envies, c’est certain. Quoi qu’il en soit, c’est ainsi que je conçois le bonheur, pour moi tout au moins. Mais lorsque ma ferme sera « retapée », je voudrai une écurie, je rêverai de construire un studio d’enregistrement, etc. Mais, pour l’anecdote, je te citerai le cas d’un ami qui m’a déclaré n’avoir qu’un seul but : mourir avec cent briques de dettes !

Puisque nous parlons de dettes et d’argent, j’aimerais savoir si le fait d’être aujourd’hui un chanteur connu (je n’emploierai pas le terme de pop star) t’a permis de te dégager de contraintes matérielles que tu as, sans aucun doute, connu à tes débuts, ou bien au contraire cette qualité de personnage public te tient-elle prisonnier d’un certain milieu ?

Hier ou aujourd’hui, quelle différence ? Le matin, lorsque je m'éveille, j’entends les oiseaux chanter... Alors pour moi la vie est toujours pareille! Je rêve toujours... Mais j’ai désormais la possibilité de faire partager mes rêves à des milliers de gens. C’est là qu’est la vraie différence. J’ai aujourd’hui le pouvoir de faire rêver, faire penser... Mais je ne suis pas le Messie! Les Beatles auraient pu en être ; ils ne l’ont pas voulu, le fardeau aurait été trop lourd à porter s’ils s’étaient trompés en chemin. Il faut déjà être soi-même avant de vouloir penser pour les autres. Il y a des tas de gens qui ont consacré leur vie à aider autrui ; ils ont été remerciés par des coups de pied au cul... Pourquoi donc crois-tu que la génération hippie a disparu ? C’est parce que l’homme n’est pas d’une seule pièce. Il n’est pas mauvais à cent pour cent ni bon dans les mêmes proportions. Alors il faut essayer de s’améliorer, peu à peu.

Justement, puisque l’on parle de dettes, je me souviens des problèmes financiers qu’a connus Ange à ses débuts, puis à la suite de ton accident. Votre situation n'est-elle pas trop précaire actuellement ?

Tu sais, Ange a commencé avec vingt-cinq millions de centimes de dettes. Alors, maintenant qu’elles sont payées, il faut songer à en faire de nouvelles ! Non, je plaisante, mais je ne te cacherai pas que notre nouveau spectacle est excessivement coûteux, et que tout dépend du succès qu’obtiendra notre nouvelle tournée. Il ne nous reste qu’à attendre !

Penses-tu que ton public va te suivre aisément, malgré la richesse un peu complexe de ce nouvel album ?

Oui, finalement, je suis relativement confiant car, comparativement, je le trouve moins « ardu » qu’« Au-delà du délire ». Le public devrait donc accrocher sans trop de problèmes... Je l’espère ! Il est beaucoup plus simple à «piger» car la pochette, les textes, la conception générale de l’album en font un tout beaucoup plus accessible. De plus, sur scène, nous le jouons d’un bout à l’autre, presque comme une comédie musicale. Si on schématise à l’extrême, ce disque c’est simplement l’histoire d’un blouson noir qui revend son cuir et sa chaîne de vélo! Enfin j’exagère, évidemment ! Mais ce n’est qu’un conte, même s’il te semble aller très loin. Il en est de même avec les contes de Perrault, tu peux les lire comme de simples historiettes, mais il ne tient qu’à toi de creuser ce qu’il a voulu dire derrière l’apparence irréelle de son récit. Je n’ai pas cherché à faire naître une idéologie, ni une nouvelle religion... Mais si les gens essaient d’améliorer leur vie en fonction de cette histoire, ce sera fabuleux.

Crois-tu qu’ actuellement notre monde soit en train, justement, de s’améliorer ?

Non ! Mais ce n’est pas une raison pour laisser tomber. Chacun est dans son propre trip, chacun doit essayer de l’embellir. Le tout est de savoir qui est le plus heureux, du P.-D.G. ou de l’ouvrier.

Dans tes textes, tu parles très souvent de ton enfance. La regrettes-tu ?

Non, je ne la regrette pas. C’est en fait avec une nostalgie joyeuse que je rêve à tout ce que j’ai fait, en pensant qu’un jour j’aurai un fils qui revivra tous les moments heureux que j’ai vécus. Je ne regrette rien de tout ce que j’ai fait dans mon enfance.

Te considères-tu aujourd'hui comme un adulte ou comme un grand enfant qui n’a pas encore vieilli ?

Comme un adulte, quand même... Obligatoirement, je dois l’être vis-à-vis de ma musique et de mes buts. Mais je suis heureux tout de même !

Publié dans musique, PEOPLE

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