Le rôle prépondérant de la radio en mai 68 (2e partie)

Publié le par Daniel LESUEUR

Le rôle prépondérant de la radio en mai 68 (2e partie)

Privés de télé et de journaux, les Français continuent de s’informer

Le ministre de l’Intérieur eut beau essayer de museler Europe 1 et RTL, durant plusieurs semaines, la seule information qui put circuler provenait des transistors.

L'interdiction faite à Jacqueline Baudrier, rédactrice en chef de l'information à France Inter, de diffuser en direct depuis les manifestations, déclenche, le 10 mai, le premier détonateur de la rébellion des journalistes du service public. On imagine aisément le désarroi des journalistes obligés de communiquer le nombre officiel, dicté par le pouvoir, de 171 000 participants à la manif' du 13 mai, alors que leurs collègues de RTL et Europe 1 annoncent des chiffres compris entre 500 000 et un million.

Diffusant un programme minimum, la radio d'Etat se met en grève, la télévision également.

« Pour la plupart des téléspectateurs, disons-le franchement, le journal télévisé est un spectacle bien plus qu'une source d'information. L'information "sérieuse", on la cherche ailleurs, dans les journaux ou sur les chaînes périphérique » (le Nouvel Observateur, 12 juin 1968).

Le 19 mai, la Maison de la Radio devient un centre névralgique de la contestation au même titre que la Sorbonne ou Nanterre. Le fait que, pour la première fois dans l'Histoire de France contemporaine, des manifestants préféraient assiéger la Maison de la Radio et non pas l'Assemblée nationale, éclairait les relations tendues entre les différents pouvoirs : patrons des journaux radio ou télévisés, aux ordres de politiques, et leurs propres rédactions partisanes de l'indépendance.

La grève s'étend de jour en jour à tout le pays Jusqu'au Festival de Cannes, qui fait sécession. Gilles Jacob, alors journaliste aux Nouvelles littéraires, se souvient avoir vaguement regardé "quelques films, l'oreille collée au transistor" (dans le pays en grève, 200 000 récepteurs sont vends en un mois ; davantage que lorsque tous les magasins sont ouverts !).

La presse écrite n'est presque plus imprimée. De toute façon, elle serait trop lente à réagir, face à des "évènements" qui se bousculent à un rythme effréné. Les rédactions d'Europe n°1 et de R.T.L. ont bien du mal à remplir leur mission Tous les moyens techniques disponibles, pourtant, ont été mis à leur disposition : six voitures et une radio émettrice pour R.T.L., cinq voitures radio-téléphone et deux stations radios mobiles pour Europe n°1. Mais, involontairement, Europe n°1 et R.T.L. renseignent les manifestants sur les mouvements de la police, et le 23 mai, le ministre de l'Intérieur menace Matignon :

"Ou bien les radios se taisent dans vingt minutes, ou bien le régime est par terre dans la journée".

Pour réduire au silence les envoyés spéciaux, une seule solution... Les PTT reprennent les fréquences des voitures radio (elles seront restituées le 31 mai... jour de la grande manifestation gaulliste !) ; durant plus d'une semaine, les envoyés spéciaux devront appeler leur station depuis une cabine publique, lorsqu'ils en trouvent une qui fonctionne encore, ou depuis l'appartement d'auditeurs complaisants. Les deux grandes stations n’auront été, ni matées, ni muselées...

(à suivre en

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