Il y a 50 ans, Patrick McGoohan tournait "Le Prisonnier"

Publié le par Daniel LESUEUR

Il y a 50 ans, Patrick McGoohan tournait "Le Prisonnier"

Le tournage

Il s'avéra lourd, pénible, coûteux. Les relations entre les divers producteurs : tendues, voire exécrables. La défection de la firme américaine Columbia, qui refuse de diffuser la série aux States, pèse lourd dans la balance. Les décideurs américains expliquent à McGoohan qu'aux States jamais le public n'acceptera une série où le héros sort perdant de chaque épisode. McGoohan refuse de modifier son scénario. Il lui suffisait simplement de modifier quelques scènes finales pour sauver la série. Entêté, McGoohan préfère saborder le projet qu'en changer la moindre ligne. Mais c'est surtout à son propre pays que McGoohan en voudra. Les téléspectateurs britanniques ayant réservé un accueil épouvantable au "Prisonnier" (le fait que personne n'ait la télé couleur à l'époque n'arrangea rien), McGoohan décide de s'exiler aux States pour poursuivre sa carrière d'artiste.

Et bonjour chez vous

Son cocktail de psychologie, de philosophie, de surréalisme, de science-fiction et d'espionnage était trop complexe pour le grand public de la fin des années 60.

"Le Prisonnier", série aujourd'hui mythique, s'arrête, avec perte et fracas, au bout de seulement 17 épisodes. Motif : échec commercial. Gouffre financier, également : Patrick McGoohan a largement, trop largement dépassé le budget, à l'origine calqué sur celui de sa série précédente, Danger Man qui, elle, avait rapporté énormément d'argent, ne serait-ce que par sa très vaste diffusion dans de nombreux pays.

On ne saura jamais vraiment qui était le Prisonnier

Son créateur Patrick McGoohan a emporté son secret dans la tombe. Les fans de la série -et ils sont nombreux- ont tous une explication à donner.

- Celle qui apparaît la plus plausible : Le Prisonnier ne serait autre que John Drake, le héros de "Destination danger". Un héros qui aurait "craqué" à l'issue d'une mission. C'est très plausible. Dès lors, il devenait urgent de le court-circuiter pour l'empêcher de révéler ses secrets à l'ennemi. Il se trouve d'ailleurs qu'un épisode de "Destination danger" s'intitule "Le Prisonnier".

Des dialogues qui font réfléchir

Quelques extraits révélateurs du climat inquiétant de la série qui ne cache pas ce que la société était en passe de devenir : une secte (la répétition de l'ordre "Ecoutez-moi" amplifie l'effet 'lavage de cerveau')

" Ecoutez-moi" … Vous êtes un homme libre. Votre monde est réel. Vous avez de l'argent, un travail. Vous vivez en démocratie, dans Le Monde Libre. Vous possédez une voiture, vous avez tout loisir de voyager. Une police moderne et efficace vous protège, et protège votre liberté d'expression.

"Ecoutez-moi"… Vous êtes libre de lire tout ce que nous voulons, pardon, ce que vous voulez. Vous êtes libre d'accepter que vos impôts servent à armer le pays, afin de mieux vous protéger ; vous n'êtes pas libre de refuser ce choix.

"Ecoutez-moi"… Votre travail n'est pas une prison. Certes, les portes des bureaux et des usines sont fermées entre 9h du matin et 5h du soir, mais c'est simplement pour vous permettre de travailler plus efficacement. Travailler, c'est être libre. Si vous ne travaillez pas, vous perdrez vos moyens financiers, et votre liberté. Mais cela ne vous arrivera jamais ; on vous a fourni un emploi à vie. Vous êtes libre de voter pour le parti politique de votre choix, tant que vous ne votez pas pour un mauvais parti. Si vous votez mal, nous serons obligés de vous surveiller, mais cela dans votre propre intérêt.

Vous avez un numéro de passeport…

Vous avez un numéro de carte de crédit…

Vous avez un numéro de Sécurité sociale…

Vous disposez d'un compte bancaire…

Vous avez une personnalité unique.

Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre. Ah ah ah ah !

Voici précisé l'état d'esprit dans lequel évolueront les personnages regroupés au Village qui, soit dit en passant, existe réellement. Contrairement à ce que croient beaucoup de téléspectateurs, il ne s'agit pas d'un décor, mais d'un véritable village britannique, celui de Portmerion.

Le Village

Certains fans du Prisonnier n'hésitent pas à proclamer que la véritable vedette de la série, c'est le Village lui-même. Situé dans le nord du Pays de Galle, il fut construit à partir de 1926, à une époque où nul ne pouvait imaginer jusqu'à l'existence de la télévision, par un architecte du nom de Clough Williams-Ellis. L'homme est né en 1883. Terrifié par les ravages commis durant la Première Guerre mondiale, par les conséquences sur l'architecture urbaine moderne, Williams-Ellis se met en tête de construire des édifices tournés vers la beauté, la grâce, le confort individuel, le bien-être, le plaisir de vivre, la diversité. Et non pas de ces édifices de plus en plus destinés au plus grand nombre, au rendement, au fonctionnel, à l'industrie, au profit…

Williams-Ellis était finalement un écologiste avant l'heure. Un écologiste un peu tête en l'air, qui construisait son village sans se soucier des gens qui, un jour, viendraient sans doute l'habiter : les questions de plomberie, de chauffage avaient été négligées… certaines maisons, construites uniquement dans un souci d'esthétique, étaient totalement inhabitables.

La diversité du Village empêche quiconque de pouvoir le localiser. Patrick McGoohan voulait faire passer le site pour une sorte de "camp de redressement" international à l'intention des esprits récalcitrants de tous pays. Le Village n'est pas plus une invention diabolique du KGB que de la CIA ou du MI6 (quoi que la vodka y coûte moins cher que le whisky). C'est au contraire un laboratoire d'expérimentation conjointement testé, au mépris de la Guerre froide, par l'Est et l'Ouest dans l'optique d'enfanter une nouvelle société.

Maintenant, découvrez la série précédente, Destination Danger en cliquant ICI.

Publié dans CINEMA

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