Jacques Brel sur France 3 vendredi soir : un portrait et un film ("Mon oncle Benjamin")

Publié le par Daniel LESUEUR

Du premier disque en 1954 à sa mort en 1978, Brel séduisit le public francophone avant de l'abandonner pour cause de cancer : après la chanson, le cinéma puis le voyage.

Avant de battre des records de ventes de disques, Brel avait certainement battu un autre record, celui des auditions malchanceuses. Quatre-vingt deux au total. Personne ne voulait de Brel.

Et, depuis qu'il fait partie intégrante de notre patrimoine culturel, et même pour certains d'entre nous de notre quotidien, on a bien du mal à imaginer ses débuts excessivement difficiles.

Et pourtant ils le furent...

"Etre belge, ça ne s'explique pas, c'est comme les fraises" Ses textes de chansons fortement teintés de réalisme sont à mille lieues de ce genre de formules laconiques qu'il dégainait en cours d'interview :

- L'artiste est un brave homme, totalement inadapté, qui n'arrive qu'à dire publiquement ce qu'un type normal dit à sa bobonne le soir "Les putains sont aussi artistes que nous, et nous sommes aussi putains qu'elles". Le type qui me dit qu'il n'est pas seul dans la vie, c'est qu'il est plus belge que moi

Il abandonne femme et enfants au pays natal pour tenter de conquérir Paris

Fils d'industriel flamand, il semblait tout désigné pour reprendre en mains la cartonnerie familiale. Or il préfère la chanson. Avec malheureusement tout ce qu'elle sous-entend de douleurs et de déceptions, au moins au début pour ceux qui ont eu la chance, quand même, de réussir. Il n'envisage pas de revenir en Belgique autrement qu'en conquérant. Il a tout juste vingt ans et toutes ses dents qui, d'ailleurs, le complexent au point qu'il s'en trouve laid.

Chaque soir, il traverse Paris de part en part pour accumuler deux ou trois modestes cachets Il se produit aux Trois Baudets.

Jacques Canetti le remarque et lui propose d'enregistrer ses premiers 78 tours dès 1954.

Le succès, qui prend son temps, arrive en 1957 avec "Quand on n'a que l'amour", puis "Ne me quitte pas" qui mettra vingt ans à devenir la chanson préférée des Français.

Dans les années soixante, son nom figure à côté de ceux de Brassens, Trénet, Aznavour, Bécaud

Il fait ses adieux à la scène en 1967 et peut dès lors se tourner vers ses autres passions.

Le cinéma, tout d'abord. Une dizaine de films, au total, en tant qu'acteur : "Les Risques du métier", "L'Emmerdeur" (première apparition de monsieur Pignon, personnage récurrent), "La Bande à Bonnot", "Mon oncle Benjamin", "L'Aventure c'est l'aventure"... autant de rôles différents, parfois étonnants.

Du comique à l'émotion, Brel développe sur la pellicule ces sentiments qu'il concentrait, sur disque, en trois minutes.

Il se veut également réalisateur. L'expérience est moins concluante, mais l'échec est honorable : "Frantz" en 1971 avec Barbara ( et "Le Far West" en 1973 sont des parenthèses dans sa carrière.

Il entame sa grande œuvre, L'Homme de la Mancha

Une œuvre maudite qui en a poussé plus d'un dans l'abîme (dont Orson Welles, qui consacra douze années de sa vie pour un film inachevé, et Terry Gilliam qui travailla des mois pour n'en sauver au final qu'une poignée de minutes).

La comédie musicale qui évoque la vie de Don Quichotte connaît bien des avatars, aux dimensions du projet. Dario Moreno, choisi pour incarner le rôle du fidèle Sancho, meurt quelques jours avant la "première". Robert Manuel le remplace au pied levé aux côtés d'un Brel grimé, transformé, époustouflant et méconnaissable.

Après avoir bravé les moulins à vent, Brel doit affronter un ennemi bien plus redoutable : le cancer

Sans doute conscient que sa fin approche, il consacrera la dernière partie de sa vie au voyage.

Il prend la mer et ne reviendra que pour enregistrer un ultime album, promesse faite à son ami Eddie Barclay. Un album qui pulvérise tous les records de vente et sauve Barclay de la faillite. Un album enregistré, hélas, dans l'urgence et sur lequel figurent, certes, de purs joyaux ("Orly", "Jojo", "Les Marquises", "La Ville s'endormait") mais également des moments d'auto-indulgence ("Le Lion", "Les F...") ; mais il s'était toujours laissé aller à quelques faiblesses qui jamais n'empêchèrent son public de murmurer "ne nous quitte pas". Hélas...

Publié dans musique, MEDIAS

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