Carmen Jones, Dorothy Dandrige et Harry Belafonte

Publié le par Daniel LESUEUR

Carmen Jones, Dorothy Dandrige et Harry Belafonte

S'il n'est plus besoin de présenter Harry Belafonte, en revanche, en France, qui connaît Dorothy... La première actrice afro-américaine nominée à Hollywood !

Le film "Carmen Jones" horrifia les admirateurs du "Carmen" de Bizet, au point que le film, sorti aux Etats-Unis en 1954, ne vit le jour en France qu'en 1981.

Qui était Dorothy Dandridge ?

A l’origine elle est chanteuse dans le duo qu’elle constitue avec sa soeur, les Wonder Kids, puis dans un trio, les Dandridge Sisters. Elles se produisent pendant cinq ans dans de nombreux Etats mais la Grande Dépression de 1929 les laisse en Californie sans engagement ni espoir de remonter la pente.

Dorothy se réfugie à Hollywood où, au moins, elle gagne son pain, même s’il s’agit de faire le ménage dans un studio de radio ou sur un plateau de cinéma. Elle attire l’attention d’un découvreur de talents de la M.G.M.

Après une apparition en 1935 dans un épisode des Petites Canailles (Our Gang d’Hal Roach), elle obtient son premier petit rôle (sans être créditée au générique) en 1937, dans un film des Marx Brothers, « Un jour aux courses ». Elle va également tourner dans plusieurs films que les Américains nomment race movies, spécialement destinés au public de couleur.

En 1941, début de consécration : elle tient le rôle de Felice face à John Wayne dans « Lady From Louisiana » (« La Fille du péché »). La même année, elle chante et danse avec l’orchestre de Glen Miller dans « Sun Valley Serenade » durant le tournage duquel elle fait la connaissance de son futur mari, Harold Nicholas, un danseur qui sera très connu comme en France au début des années soixante. Ils auront en 1943 une fille handicapée moteur.

Dorothy semblait bien partie ; la suite hélas n’est pas reluisante

Durant cinq ans elle accumule les apparitions et les petits rôles rarement crédités. Dépitée, elle se produit occasionnellement comme chanteuse dans des clubs, abandonnant le cinéma de 1947 à 1951. Elle fait son comeback dans « Tarzan’s Peril » où elle incarne Melmendi, la reine noire. Un rôle mineur mais néanmoins remarqué, au moins par un professionnel comme l’impresario Earl Mills qui est fermement décidé à faire d’elle une chanteuse de renom alors qu’elle, personnellement, préférerait devenir vedette du grand écran.

Cette rencontre est la chance de sa vie

En 1952 son vœu est réalisé : même si commercialement c’est un échec, elle est en haut de l’affiche du race movie « Bright Road » (un rôle important est confié à Harry Belafonte dont c’est la première apparition au cinéma ; au contraire de Dorothy, lui il préférera enregistrer des disques que tourner des films). Les portes s’ouvraient en grand : en 1954 Dorothy signe pour trois films avec la 20th Century Fox. En ce qui concerne le premier, « Carmen Jones », elle a été choisie par le célèbre réalisateur Otto Preminger pour être Carmen dans l’adaptation cinématographique de ce qui avait été un énorme succès à Broadway dix ans plus tôt, en partie en raison pour sa musique, une version jazzy de Carmen, l’opéra de Bizet. Même si, pour les besoins du film, Dorothy fut doublée, dans les scènes chantées, par la mezzo-soprano Marilyn Horne, elle n’en décrocha pas moins un Oscar. Elle était la troisième femme afro-américaine à être nominée, et la première à l’être pour le rôle de Meilleure Actrice.

Le deuxième film aurait dû être « The King And I » avec Yul Brynner et Deborah Kerr : la Fox lui avait proposé le rôle de Tuptim, l’esclave. Elle trouva ce rôle dégradant et le refusa. Le producteur Darryl F. Zanuck usa de toute sa force de persuasion pour la convaincre qu’au contraire c’était un très bon rôle. Elle se laissa fléchir… jusqu’à ce que Preminger lui fasse comprendre que le rôle était trop petit pour elle, qu’elle gâcherait son talent, qu’elle avait intérêt à attendre qu’on lui propose la tête d’affiche dans un film à grand budget (au bout du compte, elle regretta toute sa vie d’avoir suivi son conseil).

Quelques mois plus tard elle refusait une nouvelle proposition dans un film parodique (ce n’était pas trop sa tasse de thé, la parodie), « The Lieutenant Wore Skirts » (c’est la Portoricaine Rita Moreno qui héritera du rôle).

Avoir refusé deux films coup sur coup, elle allait le payer

En 1956, bien que toujours sous contrat avec la Fox, elle n’avait rien tourné depuis « Carmen Jones ». La compagnie, bien que persuadée que Dorothy avait l’étoffe d’une star, ne savait pas comment l’employer. En 1957 elle témoigne dans un procès intenté à un organe de presse à scandale, la compagnie Hollywood Research Inc. réputée pour graisser la patte au personnel des hôtels où descendaient les stars… des employés qui inventaient des histoires salaces pour toucher le pactole (l’autre plaignante était Maureen O’Hara, inoubliable Esmeralda dans le Quasimodo de 1939 avec Charles Laughton). Elle démontre qu’elle n’a jamais pu, comme il était raconté, avoir couché, en 1950, avec un Blanc dans les bois du lac Tahoe puisqu’à l’époque les lois ségrégationnistes de l’Etat en question (le Nevada) la confinaient à son hôtel dès qu’elle n’était plus sur scène à chanter ou à répéter. Elle jura sous serment qu’elle passait tout son temps seule dans sa chambre d’hôtel. Ceci ne fut pas contesté et le juge condamna Hollywood Research Inc. à ne plus publier ce genre d’infos mensongères et ordurières.

La même année, sa chance revient au cinéma, Darryl Zanuck lui ayant proposé le rôle de Margot dans le film « Island In The Sun » (« Une île au soleil ») controversé en raison des thèmes abordés : la lutte de pouvoir, dans une île imaginaire des Caraïbes, entre un Blanc et un Noir aux ambitions contrariées par leurs liaisons amoureuses, par la ségrégation raciale et par une affaire de meurtre. L’affiche est prestigieuse : James Mason, Joan Fontaine, Joan Collins, Michael Rennie, John Justin, John Williams et Harry Belafonte. Curieusement le succès du film ne déclencha pas de proposition de la part des producteurs américains et Dorothy ne tourna rien jusqu’à Tamango, fin 1957, un film italien à petit budget qui fut accueilli par de bonnes critiques malgré l’indifférence du grand public (il ne sortira d’ailleurs aux Etats-Unis qu’en 1959). Ce serait le même semi-échec pour le film suivant, « The Decks Ran Red » (1958).

Lassée d’une certaine forme de marasme, Dorothy, cette fois de son propre chef, décide de chercher « le » rôle de sa vie. Ce sera « Porgy and Bess », un film de la Columbia, à nouveau un échec commercial… mais à nouveau elle reçoit les éloges de la critique, au point qu’elle est, pour la seconde fois, fois nominée aux oscars. On pressent qu’elle va recevoir le Golden Globe de la meilleure actrice. Contre toute attente c’est Marilyn Monroe qui l’emporte pour son rôle dans « Certains l’aiment chaud ».

En juin 1959 elle épouse un type nommé Jack Denison qui lui fera bien des misères (il la bat). Une année noire : non seulement son comptable l’avait dépouillée de 150 000 dollars sans qu’elle s’en rende compte mais elle devait autant au fisc. Pour s’en sortir (car de plus elle avait été obligée de placer sa fille dans un institut spécialisé fort coûteux) elle vendit sa villa hollywoodienne et s’installa dans un modeste appartement. Sans aucune promesse de film ni d’engagement pour chanter sur une grande scène, l’horizon de Dorothy était bien morne. Elle sombra dans la dépression. Son impresario Earl Mills tenta de planifier un comeback, avec notamment un tour de chant à New York début septembre 1965. Elle mourut la veille de prendre l’avion de la côte Ouest à la côte Est. Il fallut deux mois pour déterminer la cause de son décès prématuré à 42 ans une overdose d’antidépresseurs. Personne ne l’oublierait : en 1999, Halle Berry sera Dorothy dans « Introducing Dorothy Dandridge ».

Publié dans CINEMA

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