Bashung (2è partie) : son premier disque était-il volontairement raté ?

Publié le par Daniel LESUEUR

Il avait failli ne jamais connaître le succès ! L'artiste culte de la chanson française a mis quinze ans à accéder à la notoriété. Et encore fut-il sauvé in extremis du désastre...

7 octobre 1966...

De retour d'un enterrement, Bashung se rend en studio pour l'enregistrement de son premier disque. Un premier disque que personne, ou presque, n'écoutera !

Aurait-il voulu rester délibérément dans l'ombre ? La question n'est pas si stupide !

Tout, en effet, semble vouloir contribuer à l'échec de ce coup d'essai. Et s'il s'était rendu ce jour-là à l'enterrement sa propre carrière ?

A l'enterrement d'une galette...

C'est un disque mort-né qui arrivera, ou plutôt n'arrivera pas, sur les platines. D'abord, il y a le nom, Baschung... des consonances incongrues qui tombent comme un cheveu dans la soupe, comme un poil à gratter dans l'assiette en glaise, dans l'assiette anglaise, en pleine époque chewing-gum : le Belge Smet se fait appeler Hallyday et revendique des origines "étasuniennes", Claude Moine a choisi Eddy Mitchell, Hervé Fornieri est devenu Dick Rivers. Quant à Annie Chancel, elle fait carrière sous le nom de Sheila et, de surcroît, chante "Le Folklore américain".

Mais pourquoi rêvent-ils tous des Etats-Unis ?

En toute évidence, "Baschung", ça ne sera pas plus facile à mémoriser que Gainsbourg. Et Gainsbourg, lui, au moins, jouit d'un prénom, petite coquetterie indispensable pour qui espère intégrer un jour ou l'autre le cercle pas si restreint des copains qui font la pluie et le beau temps au hit-parade et que l'on ne désigne plus que par leurs diminutifs :

Johnny, Eddy, Sylvie et compagnie...

plus courts encore, Dick et France...

plus paternaliste, Clo-Clo...

A moins qu'Alain n'ait rêvé de brûler les étapes, se faire strictement un nom. Car en 1966 on ne dit plus que "Brel", "Brassens" ou "Nougaro" tout court. Mais ce serait prêter à Bashung une vanité qui n'est pas sienne : ceux-là, il le sait, ont derrière eux dix ans de carrière qui obligent au respect.

Dissection de ce premier 45 tours

Malgré toute l'indulgence que l'on peut accorder à un premier opus, force est de reconnaître que le "Petit garçon" de Baschung n'a rien à voir avec celui de Serge Reggiani, que "T'es vieux, t'es moche" n'a pas l'envergure des "Vieux" de Brel.

Ces titres sont-ils volontairement décalés ? Ils ont tout pour déranger (c'est peut-être le but inavoué), pour "créer l'évènement"... hélas les médias sont peu enclins à se soucier des états d'âme d'un artiste débutant.

Le titre leader, "Pourquoi rêvez-vous des Etats-Unis ?", ne pouvait satisfaire personne. Ni les fans de tout ce qui est anglo-saxon, ni les "patriotes" puisqu'au passage le chanteur égratigne tout le monde, comparant Frank Sinatra à Louis De Funès (ceux qui détestent autant l'un que l'autre seraient sans doute disposés à acheter un tel disque... mais, pour autant, ne seront pas informés de son existence : les programmateurs de radio ignorent superbement ce trublion qui, du haut de son anonymat, ose s'en prendre à deux "valeurs sures").

Qu'est-ce qui lui manque, à Baschung, pour devenir Bashung ?

De l'humour, du cynisme à plus grande dose ?

A première vue, à première écoute, ce disque ressemble à s'y méprendre à du sabotage, sinon à un suicide artistique. Et, finalement, s'il préférait rester dans l'ombre, Baschung ? Ayant composé un titre pour Pussycat ("Moi je préfère ma poupée"), il a déjà une petite expérience du métier. Il sait sans doute que, s'il persévère, il pourra vivre de sa plume ou de sa guitare sans avoir besoin d'aller lui-même à la rencontre du public. La preuve, ce "Oh là hey" qu'il vient de cosigner avec Noël Deschamps et qui grimpe allègrement dans les hit-parades. Le contact avec les foules en délire, il le laisse en pâture à ceux qui veulent bien lui kidnapper ses partitions.

Dans quelques mois, il signera "Il est grand temps de faire... boom" pour Claude Channes, B.O. de "La Chinoise", le film culte de Jean-Luc Godard. Bien plus tard, avec "Rock'n'roll machine" et les deux 33 tours suivants, il sera producteur attitré de Dick Rivers, signant au passage une demi-douzaine de titres. Alors on se dit que, au bout du compte, Bashung ne semble pas avoir très envie de se fondre dans le moule du show-business français millésimé 1966. Car, mine de rien, il est un tantinet en avance sur son temps : le deuxième titre mis en valeur sur le disque s'intitule "Opéra cosmique", quintessence du jeu de mot dont il fera sa spécialité, quasiment même une exclusivité après la disparition de Boby Lapointe, le seul à triturer le sens des mots comme Gainsbourg triture le son des mots. Mais surtout son texte préfigure "Contact" (justement, du pur Gainsbourg écrit pour Bardot) et "La Femme-fusée" de Gérard Manset, deux titres sortis respectivement fin 1967 et fin 1968.

Fin 1966, Bashung a-t-il vraiment envie de bronzer sous les spotlights ?

Il semble faire tout son possible pour rester dans l'anonymat et y parviendra haut la main : fait exceptionnel dans les annales du show-business français, il lui faudra patienter quinze, presque seize ans pour atteindre le statut de star. Un statut dont il cherchera à se débarrasser presque instantanément, comme il l'explique en février 1984 :

"J'ai craqué, il y a deux ans. Mais j'ai eu à nouveau le désir d'être un artiste... pas une star. Je n'ai pas assez d'énergie pour assumer une image publique"... à suivre (cliquer ICI).

Bashung (2è partie) : son premier disque était-il volontairement raté ?

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