La censure dans la chanson française

Publié le par Daniel LESUEUR

Depuis que le disque existe, les chanteurs et chanteuses, c’est logique, ont envie d’en vendre ; sinon, autant continuer à chanter tout seul dans sa salle de bains ! Mais voilà qu’entre l’interprète et son public se glissent insidieusement les producteurs, managers et programmateurs. Du coup, tout n’est plus bon à chanter et de nombreux sujets peuvent choquer l’auditeur, heurter les oreilles sensibles. Avec le livre « 100 chansons censurées » aux éditions Hoëbeke / Radio-France, Emmanuel Pierrat et Aurélie Sfez dressent un catalogue hélas non-exhaustif de 100 chansons connues et archiconnues d’hier et d’aujourd’hui qui ont eu maille à partir avec la censure.

Chanson française : les sujets qui fâchaient…

Pour ne pas rebuter un public dit « bien pensant », certains artistes y réfléchissaient à deux fois avant d'aborder un thème plus ou moins délicat à traiter.

L'antimilitarisme

"Parachutiste" de Maxime Le Forestier (1971) fit des vagues. Le 10 septembre 1975, le chanteur reçoit une baffe en direct : un excité pro-militariste avait pu rentrer en douce dans le studio d'Europe 1 !

Avant lui, Brassens avait chanté "La Guerre de 14-18" (1962). Hurle-t-on au scandale (les anciens combattants se sont sentis offensés) qu'il réplique avec "Les Deux Oncles" (1965) dans lequel il dénonce l'absurdité d'un engagement :

- "C'était l'oncle Martin, c'était l'oncle Gaston /

L'un aimait les Tommies, l'autre aimait les Teutons /

Chacun pour ses amis, tous les deux ils sont morts /

Moi qui n'aimais personne, et bien je vis encore".

Ce texte est à rapprocher de celui du "Déserteur", que Boris Vian écrivit le 15 février 1954. Il l'interpréta publiquement le jour même de la chute de Dien Bien Phu, et, bien que les paroles originales en ait été adoucies à la demande de son interprète Mouloudji, le disque fut interdit le 15 juillet.

Neuf ans plus tard, en pleine guerre du Viet-nâm, les Américains Peter, Paul and Mary remettent la chanson au goût du jour, rapidement imités par Serge Reggiani en 1964, par les Sunlights qui en font un succès populaire en 1966 et enfin par Richard Anthony.

Le colonialisme

"Autrefois à Colomb-Béchar / J'avais plein de serviteurs noirs / Au temps béni des colonies" (Le Temps des colonies, Michel Sardou).

La peine de mort

A la suite du meurtre commis par Patrick Henry, Michel Sardou prend ouvertement position : "Je suis pour" déclenche une polémique, mais passe fréquemment sur les ondes au cours de l'année 1970.

La mort ? ça dépend des fois !

Dès lors qu'un auteur aborde la chanson populaire par son versant tragique, il aura plus de mal à s'imposer. S'il est connu, la question n'a guère d'importance. Aznavour triomphe avec "La Mamma", Bécaud avec "L'Absent" et Brel avec "Le Moribond". Mais pour un débutant, la diffusion est incertaine. Prenons le cas de Claude Nougaro : marqué par la destruction des villes japonaises d'Hiroshima et Nagasaki à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'artiste prend la plume en 1959 pour un texte apocalyptique,"Il y avait une ville". Sa parution passe totalement inaperçue : Nougaro, inconnu, le resterait encore trois ans. Enhardi par les succès de "Une Petite fille", "Le Cinéma" et "Cécile, ma fille", il peut réenregistrer "Il y avait une ville" en 1964, au moment où "Point limite" de Sidney Lumet sort sur grand écran... et cette fois-ci la chanson séduit les programmateurs. Antoine, qui n'a pas les talents de plume de Nougaro, développe la même idée dans "Juste quelques flocons qui tombent" (1967), allant jusqu'à l'éventualité d'un hiver nucléaire après le déclenchement de la Troisième et dernière Guerre mondiale

La politique et la critique de la société

"Mon général" par Léo Ferré (1961) est supprimé in extremis d'un 33 tours Barclay alors que l'artiste continue à l'interpréter en public.

"La Gavotte des bâtons blancs" est interdite pour manque de respect envers la police.

"Les Petits cabinets de province" renvoyée par la SACEM accompagnée du commentaire chanson systématiquement scatologique.

"Quelqu'un" de Prévert, est interdite car le héros de la chanson s'appelle Monsieur Ducon.

" Général à vendre", de Francis Blanche, est censurée du temps de De Gaulle.

L’alcool interdit ? ça dépend des foi(e)s

En 1964, "Un verre de whisky" par Monty est diffusé massivement par Europe n°1, dont certains annonceurs sont des marques de whisky. En revanche, le titre fait l'objet d'une interdiction de diffusion sur la radio d'Etat. Pour protéger la population de ce fléau qu'est l'alcoolisme ? Il semble plutôt que la demande émane des lobbies vinicoles français, par protection envers la boisson américaine plutôt que par souci de protéger la santé de nos concitoyens. D'autant que la même année, Claude Nougaro et Philippe Clay passent sans cesse à la radio avec "Je suis saoul", prudemment retitré "Je suis sous... (sous ton balcon, Marie-Christine)".

Les religions

Au début des années soixante-dix, Jésus est accommodé à toutes les sauces ; on est en pleine mode “Jésus revient”. Après Hair et Oh ! Calcutta, cette fois, c’est la comédie musicale Jésus-Christ superstar qui marche très fort. En 1972, Jean Yanne, dans “Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil”, raconte l’histoire d’une radio périphérique qui se vend à “l’esprit Jésus”, une féroce critique des stations Europe n°1 et R.T.L. où il a travaillé. Mais deux ans plus tôt (en 1970), "Jésus-Christ", chanté par Johnny Hallyday sur un texte de Philippe Labro, futur directeur de R.T.L.), déclenche une vaste polémique. A-t-on le droit de chanter que, si Jésus revenait, il fumerait de la marijuana et qu’il "materait" les filles aux seins nus ? A sa sortie, le 45 tours est interdit d’antenne, et retiré de la vente dans certains grands magasins bien-pensants. Retour du bâton médiatique, le scandale propulse ses ventes !

En 1976, "Pas de boogie woogie" (Eddy Mitchell) est interdit d'antenne sur Radio Monte-Carlo. Motif : ses paroles irrévérencieuses envers le Pape (l'émetteur de R.M.C. est très proche de l'Italie).

En 1989... Le 28 février, Véronique Sanson, une heure avant le début d'un concert, reçoit une lettre de menace l’intimant d’annuler son spectacle, sous peine de faire sauter l’Olympia. Motif : sa chanson "Allah" publiée dans son album "Moi le venin". Véronique prend la décision de retirer "Allah" de son répertoire, et reconnaît capituler devant un ennemi invisible. Cette affaire conduit à retirer progressivement son disque des bacs des disquaires, placés sous surveillance policière après avoir reçu, eux aussi, des menaces. Les radios préfèrent jouer la prudence en évitant de diffuser la chanson. Voir tous les succès en France de ces artistes sur le site http://www.infodisc.fr : Historique des Succès Musicaux en France depuis 1900

La censure dans la chanson française

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