Marcel Carné, plus grand cinéaste français ?

Publié le par Daniel LESUEUR

Son association avec Prévert a donné au cinéma français ses lettres de noblesse. Et tant pis si les ultimes productions de Carné méritent d'être passées sous silence : ce n'est pas "Drôle de drame" (1937) qui aurait suffi à en faire un monstre sacré.

Il mentait sur son âge !

« Il y a cent ans naissait Marcel Carné... » aurions-nous pu écrire il y a cinq ans, toutes les biographies indiquant 1909 comme date de naissance du réalisateur. Né trois ans plus tôt, il a, toute sa vie, caché son âge véritable. Au début, par nécessité : fréquemment rabroué par les producteurs qui interprétaient son perfectionnisme comme des exigences de jeune freluquet, Carné en était venu à tricher sur sa date de naissance ! Il s'imposa néanmoins avec "Quai des brumes" et "Hôtel du Nord" en 1938 puis avec "Le Jour se lève" en 1939 dont le version complète censurée par Vichy vient tout juste de ressortir, sur grand écran et en DVD. Enfin on va pouvoir voir Arletty à poil !

La guerre arriva. La "drôle de guerre". Mais ses films, eux, se firent de moins en moins drôles. On peut même parler de tragédie quant à son projet d'alors : adapter pour l'écran "Le Facteur sonne toujours deux fois". Il est hélas victime d'un chantage : Carné a choisi pour vedette féminine Viviane Romance, dont la personnalité convient à merveille. Hélas le petit ami de celle-ci, l'acteur Georges Flamant, qui est également son agent, souhaite s'imposer comme acteur vedette. Ce sera eux deux ou rien. Or, pour Carné, le partenaire de Viviane ne peut être que Jean Gabin. Flamant certainement pas ! Le film ne se fera pas. Le projet aurait de toute façon capoté : Carné doit rejoindre sa garnison.

L'incorporation est heureusement de courte durée. Rendu à la vie civile, Carné accepte de travailler pour une société allemande, ce qui lui sera par la suite fréquemment reproché, bien que la collaboration ait tourné court. Il se tourne alors vers le producteur André Paulvé. Les deux hommes étalent deux projets, passionnants mais, dans l'immédiat, irréalisables. D'une part, une nouvelle version de "Nana" de Zola (celle de Renoir date de 1925) ; hélas, paradoxalement, les droits en appartiennent désormais aux Américains. Et d'autre part l'adaptation d'un roman onirique, "Juliette ou la clé des songes", qui n'est pas sans évoquer "Peter Ibbetson", le film qui fit fantasmer les Surréalistes. Ce second projet est remis aux calendes grecques... ou plus exactement au printemps 1951.

Carné rejoint son ami Prévert au cap d'Antibes. Ils décident de travailler sur un sujet le plus éloigné possible des préoccupations guerrières et de l'actualité, ceci afin d'anticiper tout risque de censure, car Vichy les tient à l'œil, jugeant les films de Carné "pernicieux et démoralisateurs".

Offrir du rêve à la nation...

Le pays s'étant installé, et pour longtemps encore, dans le drame et la souffrance, mieux vaut lui offrir du rêve et du dépaysement. Remontant le temps, les deux hommes s'inspireront donc de l'atmosphère des "Très Riches Heures du duc de Berry" (coïncidence, Jules Berry est le personnage-clé du film) pour construire leur prochaine épopée, "Les visiteurs du soir", conte médiéval). La musique sera celle de Joseph Kosma, réfugié à Cannes, et les décors de Alexandre Trauner, provisoirement cloîtré à Tourrette-sur-Loup. Tous deux étant juifs, ils œuvreront dans l'ombre, respectivement secondés par Georges Wakhevitch et Maurice Thiriet. Les extérieurs sont tournés autour de Tourrette et de Vence, le reste à la Victorine et à Paris.

"Les Visiteurs du soir" sort en 1942

Désormais on attendra chaque nouveau film de Carné avec impatience. Et, ça tombe bien, le prochain sera "Les Enfants du paradis", grande fresque en deux parties, heureusement présentées au cours de la même séance. Première époque : "Le Boulevard du crime", seconde époque : "L'Homme blanc".

Haro sur les collabo’...

à la Libération, les purges seront drastiques. Robert Le Vigan, collaborateur et ami de Céline, fuit en Allemagne. Il doit être remplacé au pied levé ; Pierre Renoir reprend son rôle, celui du "marchand d'habits" Jéricho. S’agissant d’un second rôle aux apparitions ponctuelles, il ne remet pas en cause l'ensemble des scènes déjà tournées. C’est surtout la pénurie d'ouvriers qui a occasionné des retards et considérablement alourdi le budget. Autre souci : l'état physique d'Arletty, qui l'oblige à tourner plusieurs fois les mêmes scènes. Enceinte d'un officier allemand (elle va d'ailleurs se faire avorter) elle a les traits tirés, des cernes sous les yeux, ce qui occasionne beaucoup de travail à la maquilleuse.

1945 ou l’apogée du cinéma français

Fin stratège, Carné attend la fin de la guerre pour créer l'évènement. Le film a coûté près de soixante millions de francs... mais il en rapportera déjà quarante rien qu’à sa sortie en salles dans l'agglomération parisienne. C'est une réussite ! "Un scénario fort original, mais sans aucun souci de composition", lira-t-on dans Les Nouvelles littéraires, daté du 12 avril 1945. N’empêche ! D'avis de spécialistes, "Les Enfants du paradis" serait le film français le plus connu des cinéphiles du monde entier.

Une fin de carrière plus nuancée...

Une fois séparé de Prévert, Carné aura bien du mal à conserver son titre de Parrain, principalement en raison de scénarios faiblards (celui de "La Merveilleuse Visite" plus particulièrement) et de castings peu judicieux. "L'Air de Paris", en 1954, avec, pourtant, Gabin et Arletty, ne semble être qu'une occasion d'offrir un rôle à Roland Lesaffre, "égérie" (!) du cinéaste (Lesaffre expliqua que leur relation relevait de l' "homosensualité"). Bien qu’âgé alors de 52 ans, Carné s’engouffre dans la Nouvelle Vague du cinéma français ("Les Tricheurs", 1958). Quoiqu’il fasse, hélas, ni le public, ni la critique ne semblent véritablement séduits. Malgré un sursaut ("Trois Chambres à Manhattan" en 1965 et "Les Jeunes Loups" en 1967), la carrière de Marcel Carné semble s’être figée en 1946 après la sortie des "Portes de la nuit".

Il meurt en 1996, vingt ans après son dernier clap, son dernier tour de manivelle, son dernier film... une œuvre déroutante sans le moindre rapport avec l’ensemble de sa carrière ("La Bible", 1976).

Marcel Carné, plus grand cinéaste français ?

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