"Don Quichotte", une œuvre maudite au cinéma

Publié le par Daniel LESUEUR

Ce projet guère plus ambitieux qu'un autre a pourtant mis à mal les noms de Wilhelm Pabst, Orson Welles, Jacques Brel et Terry Gilliam

L'oeuvre picaresque de Cervantès avait tout pour séduire le Septième Art

Les trucages inventés par Méliès dès la naissance du cinéma auraient dû rassurer, aucune difficulté ne devait surgir durant la mise en scène du livre écrit en deux parties (1605 et 1616). Aucune... sauf une de taille : la scoumoune !

Tous s'y cassèrent les dents... ou presque

Le réalisateur autrichien Georg Wilhelm Pabst (1885-1967), grand voyageur devant l'Eternel, s'était accidentellement trouvé en France au moment du déclenchement de la Première Guerre mondiale. C'est fort naturellement qu'il revint dans l'Hexagone au moment de la montée en puissance des nazis. Ce maître du cinéma dans les années vingt qui avait révélé Louise Brooks et dirigé Greta Garbo dans "La Rue sans joie" va voir sa carrière décliner à partir de "Don Quichotte" (1933) considéré par le Dictionnaire du Cinéma (Larousse) comme "le dernier film encore digne de son grand talent". Vous pouvez le regarder (il est tombé dans le domaine public, ce n'est pas illégal de le télécharger : https://archive.org/details/DonQuixote

Don Kihot

Si l'on n'a pas fait grand cas du "Don Quichotte" russe de 1957, c'est peut-être est-ce parce qu'il n'a pas particulièrement marqué l'œuvre de son réalisateur, le peu célébré Grigori Kozintsev (1905-1973). "Ses adaptations littéraires représentent le pire académisme. De belles images mais aucune âme" lit-on dans le Dictionnaire du Cinéma (Robert Laffont). Orson Welles, à son tour...

Welles avait commencé sa carrière sur les chapeaux de roues : à 25 ans il s'était vu attribuer le plus imposant contrat de toute l'Histoire du cinéma. Une célébration bien méritée au regard de son "Citizen Kane" (1941) que la profession encensa... mais que bouda le grand public. En conséquence de quoi Welles redescendit d'un cran et, comme beaucoup de réalisateurs pourtant talentueux, connaîtra des hauts et des bas.

Entamé en 1959, son "Don Quixote" (qui ressemble beaucoup à un film de vacances !) se place entre le célèbre "Mr. Arkadin" (1955), le moins connu "Touch of Evil" ("La Soif du mal", 1958) et le fabuleux "Procès" de Kafka ("The Trial", 1963).

"Don Quixote" restera inachevé même si, au total, le cinéaste y a consacré douze années de sa vie. Heureusement, depuis, le DVD a été inventé et nous autorise à visionner une œuvre dispensable qui doit plus à Welles qu'à Cervantès !

Jacques Brel, dix ans avant de mourir...

Il a délaissé la scène et presque autant la chanson. L'image, désormais, le passionne. Du comique à l'émotion, Brel développe sur la pellicule ces sentiments qu'il concentrait, sur disque, en trois minutes. Il se veut également réalisateur. L'expérience est moins concluante, mais l'échec est honorable : "Frantz" en 1971 et "Le Far West" en 1973 sont des parenthèses dans sa carrière. Entre-temps il a mis en chantier sa grande œuvre, "L'Homme de la Mancha".

La comédie musicale qui évoque la vie de Don Quichotte connaît bien des avatars, aux dimensions du projet. Dario Moreno, choisi pour incarner le rôle du fidèle Sancho Pança, meurt quelques jours avant la "première", le 1er décembre 1968 dans des circonstances qui, encore aujourd'hui, restent mystérieuses. Robert Manuel le remplace au pied levé aux côtés d'un Brel grimé, transformé, époustouflant et méconnaissable. Mais après avoir bravé les moulins à vent, Brel devra affronter un ennemi bien plus redoutable : le cancer.

L'ultime victime ?

Dans sa tentative de réalisation de "L'Homme qui tua Don Quichotte", Terry Gilliam travailla des mois pour n'en sauver au final qu'une poignée de minutes et un passionnant making of sur deux DVD ("Lost in La Mancha"). Comment arriva-t-il à pareil désastre ? D'autant que l'ex-Monty Python était coutumier des galères : pour le premier tour de manivelle de "Sacré Gral", le premier film qu'il coréalisait, la caméra tomba en panne ! C'était un signe : par la suite, tous ses projets, bien qu'ils aient abouti, s'accompagnèrent d'une montagne d'avatars : "Brazil", raccourci d'une heure et diffusé seulement à la télévision... "Les Aventures du Baron de Munchausen" que Terry considère comme "un château de cartes colossal qui s'est écroulé dès les premiers instants et qu'il a essayé de colmater, en vain, pendant de longues semaines de cauchemar". Jusqu'à "L'Armée des douze singes" qui coûta la somme a priori extravagante de 29 millions de dollars (mais en rapporta ensuite 180).

Un projet pris en sandwich

Dans le cerveau fécond de Gilliam, Don Quichotte s'immisce au début des années 90 entre "Fisher King", parvenu à terme, et "Watchmen" qu'il chasse de son esprit. Les préparatifs s’étalèrent de 1996 à 2001. Or ce "Mancha" s'annonça sous de mauvais auspice : dès le début, Gilliam était tendu.

Des deux semaines de tournage dans des conditions épouvantables, il ne garde qu'un seul bon souvenir, les six heures passées dans le désert avec Johnny Depp.

Le casting

A l'époque, Johnny et Vanessa Paradis sont inséparables. Elle aura donc un rôle. Jean Rochefort, grand ami du cheval, aura lui aussi une place de choix. Hélas il est à l'époque fort malade et se trouvera, en raison d’une hernie discale, dans l'impossibilité de chevaucher sans souffrir atrocement. Pour terminer, ce sont des conditions climatiques exceptionnellement mauvaises qui détruiront les décors et le site du tournage.

Et pas suffisamment de budget pour tout reprendre à zéro. Courageux, Gilliam avala sa rancœur. En théorie, il peut reprendre le sujet avec d’autres acteurs et a promis que le film serait un jour sur les écrans. Terry, né en 1940 , craint de mourir avant ; la reprise du tournageétait prévue pour l'été 2010 en Espagne avec, non plus Jean Rochefort mais Robert Duvall en Don Quichotte et Johnny Depp en Sancho Panza.

"Don Quichotte", une œuvre maudite au cinéma

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