Ruth Ellis, la dernière femme pendue en Grande-Bretagne

Publié le par Daniel LESUEUR

   L’histoire fit grand bruit outre-Manche dans les années cinquante. Un demi-siècle plus tard, elle passionne encore, comme en atteste le livre "Sexpionnage à Londres, City du crime désorganisé" (cliquer ICI).

Cette histoire n’est peut-être pas telle qu’on la raconte… Ecoutons Didier Decoin, auteur de « La Pendue de Londres », invité sur RTL :

- "Ruth Ellis, jeune et jolie entraîneuse, danseuse nue, devenue prostituée à Londres, rencontre un ancien coureur automobile dont elle tombe éperdument amoureuse et dont elle rêve de devenir le seul amour. Mais David Blakely, grand buveur et grand noceur, continue à cultiver d’autres liaisons. Le 10 avril 1955, à la sortie d’une boîte de nuit, Ruth vide sur lui le chargeur de son revolver. Reconnue coupable du meurtre de son amant, David Blakely, elle est pendue le 13 juillet".

Ruth Hornby est née en 1926 dans une famille nombreuse de six enfants dont le père abuse sexuellement de ses filles, dont Muriel qui, à seize ans, aura un fils de lui. Elle consacrera sa vie entière à chercher des preuves de l’innocence de sa sœur :

- "Ce n’est ni par accident, ni par hasard, que ma sœur portait ce soir-là une arme sur elle. Le meurtre de Blakely avait été minutieusement arrangé, tout comme les manoeuvres militaires sont arrangées par des experts".

Selon Muriel, Ruth fut manipulée par une mystérieuse personne qui lui avait promis qu’il (elle ?) prendrait soin de ses enfants quelle que soit l’issue du procès.

Qui était cette mystérieuse personne ?

Pour Muriel, ça ne fait aucun doute, il faut tout revoir, oublier la thèse du crime passionnel pour envisager celle du complot : elle avait travaillé dans des boîtes de nuit huppées où l’on voyait se croiser discrètement les bandits et les aristocrates, les dealers et les espions, la pègre et la royauté, les prostituées et les homosexuels ; tous avaient quelque chose à cacher mais rien ne filtrait. Dans l’entourage de Ruth sévissait Stephen Ward. Il levait le coude sans modération au Thursday Club en compagnie du prince Philip mais avait d’autres fréquentations nettement moins recommandables : l’ignoble Peter Rachman et l’historien de l’art Sir Anthony Blunt qui perdra son titre de noblesse en 1979 lorsque l’Anglais moyen apprendra, ô combien tardivement (il s’agissait d’un secret d’Etat), qu’il était un espion.

Stephen Ward jetait son dévolu sur de très jeunes filles, toujours issues des classes défavorisées, dont il faisait des stars, actrices ou mannequins et organisait des partouzes pour les gens de la haute société. Dans ses filets passèrent Jane Hart, Eunice Bailey, Margaret Brown et Ruth, une brunette… Sans doute conseillé par son ami le photographe Antony Beauchamp, il va en faire un clone de Marilyn Monroe.

Ward présentait les filles à des hommes influents détenteurs d’informations voire de secrets susceptibles d’être confiés sur l’oreiller.

L’époque était aux lavages de cerveaux, elles n’avaient certainement pas conscience de ce qu’elles faisaient. L’enquête de Muriel tend à prouver que Ward était un agent double et que sa sœur et sa victime David Blakely en savaient trop sur les Cinq de Cambridge qui espionnaient pour le compte des Russes, de même que sa colocataire et meilleure amie Valerie Mewes morte quelques mois plus tôt dite Vicki Martin. Vicky n’avait que vingt-quatre ans, sa carrière d’actrice avait été de courte durée (on peut la voir dans « It started in Paradise », 1952).

Mais revenons à Ruth…

La famille Hornby avait quitté le pays de Galles pour s’installer à Londres en 1941 où Ruth commence comme serveuse de bar à quatorze ans puis enchaîne les petits emplois de bureau et d’usine mal rémunérés. En 1944 elle tombe enceinte d’un soldat canadien déjà marié et donne naissance en 1945 à un fils surnommé Andy. Au bout d’un an, le Canadien cessera d’envoyer de l’argent pour élever son fils et c’est la mère de Ruth qui en aura la garde. Ruth obtient un petit rôle dans le film « Lady Godiva Rides Again » avec Dana Wynter, Joan Collins et Diana Dors ; elle entame simultanément sa carrière d’entraîneuse au Court Club et rencontrer George Ellis, un dentiste alcoolique notoire qui, curieusement, effectuait des cures de désintoxication au même endroit et aux mêmes dates que l’espion homosexuel Donald Maclean.

Ruth épouse Ellis en 1950.

Elle lui donne une fille, Georgina. Il quitte le foyer familial avant sa naissance et refusera de la reconnaître. En 1953 Ruth devient gérante du Little Club, un club privé très select, et tombe amoureuse de David Drummond Moffat Blakely, un coureur automobile qui lui a été présenté par un certain Desmond Cussens, un ex-pilote de chasse de quatre ans son aîné qui lui avait proposé le mariage. Cussens avait une idée derrière la tête : lui comme Blakely étaient des agents secrets, mais Blakely, du fait de sa sexualité, pouvait faire l’objet de chantage ; comme, en outre, il buvait comme un trou, il pouvait à tout moment parler trop.

Ruth séduit Blakely sans difficulté : flambeur et parasite, il profite de son argent à elle. Un mois après leur coup de foudre, Blakely annonce officiellement ses fiançailles avec une richissime fille de famille, Linda Dawson. Pour se venger, Ruth profite que Blakely tourne aux 24 Heures du Mans pour prendre pension chez Cussens. Blakely est volage, Ruth non plus n’est pas fidèle (normal, pour une prostituée), leur couple va plutôt mal que bien.

Le 7 décembre 1954, la situation empire : Blakely vient la trouver au Little Club. Il jure à Ruth que malgré ses nombreuses conquêtes féminines il n’aime qu’elle… et lui demande de l’argent pour financer son nouveau bolide. Elle refuse, il la plaque. De rage, elle casse tout dans la boîte. La jeune femme est renvoyée, elle perd simultanément son emploi et son logement, se met à boire et à prendre des antidépresseurs.

Leurs relations chaotiques s’accompagnent de scènes de très grande violence : il la frappe au ventre et elle fait une fausse couche le 28 mars. Elle était encore sous le choc, victime du traumatisme de la perte du bébé, lorsqu’elle tua David qu’elle ne voyait plus beaucoup depuis quelque temps. Blakely se disait en effet très occupé à construire un prototype de véhicule de course et entendait que Ruth cesse de le harceler. Il lui avait faussement promis de passer le week-end de Pâques avec elle. Dans une crise de jalousie, le dimanche, elle demande à Cussens de la conduire au Magdala Bar où Blakely et ses amis ont coutume d’aller boire… mais elle ne va pas y entrer. Elle attend que David sorte. Elle l’interpelle, il l’ignore.

Elle est armée. La première balle s’encastre dans le mur du pub, une autre manque Blakely et blesse légèrement une passante. Pendant que Blakely cherche à se réfugier dans sa voiture, Ruth le rattrape, le blesse puis l’achève à bout portant. Ca ne pardonne pas. Et la société non plus ne pardonnera pas à Ruth. Quand l’officier de police l’arrêta, elle tenait encore l’arme en main. On dira, mais on ne le saura jamais, que Ruth avait gardé la dernière balle pour elle. Elle n’était pas sous l’influence d’une quelconque drogue, bien qu’elle ait dit avoir pris des médicaments au cours de l’après-midi. Tout alla très vite : auditionnée le 11 avril, incarcérée à l’infirmerie de la prison d’Holloway, surveillée jour et nuit, examinée par de nombreux médecins et auditionnée par plusieurs psychiatres qui la déclareront saine d’esprit, elle n‘avait pas grand espoir à espérer, et fit tout, d’ailleurs, pour aggraver son cas. Pour son procès qui devait se tenir le 20 juin et ne dura qu’un jour et demi, elle se fit blonde platine et s’habilla comme une pute.

Un vrai suicide !

Georgie, la fille de Ruth, dans son livre simplement intitulé « Ruth Ellis, my mother », donne son opinion sur ce comportement de démente : dans le meilleur des cas, elle s’en tirait avec huit, dix ans de taule… Elle en sortirait vieille, moche et usée. Pas envie de jouer à ça… Elle déclara que l’arme lui avait été donnée trois ans plus tôt par un client du Little Club pour qu’elle puisse se protéger en cas d’agression. Vingt ans plus tard, son premier avocat John Bickford renseignera tardivement Scotland Yard : Cussens lui avait confié que Ruth avait menti durant son procès, c’était lui qui lui avait refilé l’arme. Elle plaida non coupable, et, par acquis de conscience, son avocat tenta de suggérer un cas d’homocide involontaire. En vain : à la question « Aviez-vous l’intention de tuer ? », elle répondit « C’est évident que lorsque je lui ai tiré dessus, je voulais sa mort ». Il y avait préméditation, le jury en était sûr : les délibérations durèrent seulement 23 minutes. Pas de crise d’hystérie ni d’évanouissement, Ruth accueillit très calmement la sentence : la peine de mort par pendaison.

Aurait-elle pu être graciée ?

C’est ce que réclamèrent les Britanniques, en masse et en vain. Le 13 juillet 1955 Ruth fut la dernière femme pendue en Grande-Bretagne. Son ex-mari George Ellis se pendit trois ans plus tard. Linda Justice, la fille qui avait pris la gérance du Little Club après le renvoi de Ruth, se suicida ; elle avait 28 ans, comme Ruth. Betty, sa petite sœur, mourut peu après son exécution ; elle avait 18 ans. La mère de Ruth, qui tenta de se suicider au gaz en 1969, ne retrouva jamais le plein usage de la parole ni de ses pensées. Ruth avait été enterrée anonymement dans l’enceinte de la prison. Au début des années 70, le pénitencier entreprit un vaste chantier de reconstruction. Pour le mener à bien, de nombreuses tombes durent être déplacées. La dépouille de Ruth fut exhumée pour être enterrée hors de la prison, au cimetière paroissial d’Amersham. En 1982 on retrouva le cadavre en décomposition d’Andy (38 ans). La fille de Ruth mourut du cancer à l’âge de cinquante ans avant la révision du procès prévue pour le 8 février 2002.

Ruth Ellis, la dernière femme pendue en Grande-Bretagne

Publié dans PEOPLE, Société et modes

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