Les méconnues du 20è siècle : Kitty Black

Publié le par Daniel LESUEUR

Dorothy Black dite "Kitty"… Inconnue au bataillon. Rien dans les médias français. Pas même une ligne sur Wikipedia.

The Guardian annonça son décès en février 2007 alors qu’elle était morte le 20 décembre 2006 à l’âge de 92 ans.

Pourtant elle était loin d’être n’importe qui.

Née à Johannesburg en 1914, Kitty Black est la fille d’un riche entrepreneur en bâtiments londonien qui avait décidé de vivre en Afrique du sud. Elle achève ses études à Paris. Particulièrement douée pour le piano, elle aurait pu devenir concertiste de renommée internationale dès 1937 ; au contraire elle restera dans l’ombre. Un trait de personnalité qu’elle n’abandonnera jamais.

C’est dans l’ombre qu’elle pianote.

Ou plus exactement qu’elle apprend aux autres à pianoter : le terme n’existait peut-être pas à l’époque, on aurait plus volontiers dit « professeur » mais elle est… coach de stars du piano. Pianoter encore et toujours semble être sa devise. Elle s’attaque ensuite à un autre clavier, devenant sténotypiste. Elle est si douée, si vive, qu’avec sa machine elle va plus vite que les filles qui prennent la sténo (short hand) au crayon. Mais noter les courriers d’un grand patron, Kitty en a rapidement soupé. Elle préfère suivre ses passions et ses impulsions…

Le théâtre, de longue date, la fascine.

Elle va donc proposer ses services aux journaux, en vue d’épauler un critique de théâtre. Elle va y gagner financièrement, et en plus elle va assister gratuitement à toutes les représentations. Le bonheur ! Un bonheur n’arrivant jamais seul, elle rencontre Noel Coward, célèbre dramaturge britannique (1899-1973) mais surtout Hugh Beaumont, acteur, réalisateur et scénariste américain (1909-1982) surnommé Binkie ("one of the most beautiful young men I ever saw", dira-t-elle). Toujours dans l’ombre, elle est devenue agent artistique : son admirable talent de « directrice de personnalité » très inspirée la mène à forger, par ses bienveillants conseils, celles des futurs grands acteurs et actrices dans plusieurs écoles d’art dramatique.

Mais la guerre met, pour cinq ans, un coup d’arrêt à cette vie de plaisir. En 1945 il lui est devenu beaucoup plus difficile de gagner sa vie grâce au théâtre et Kitty envisage de retourner modestement à sa machine. Mais grâce à ses contacts, elle ne va pas « sténotyper » pour n’importe qui : c’est elle qui va assister Arthur Miller (pour «All My Sons»), Tennessee Williams («Summer And Smoke») et Jean Cocteau pour «L’Aigle à deux têtes». Sa passion pour la France est immense et ses amis, pour lui faire plaisir, la surnomment Kitty Noir. Elle choisit de devenir traductrice en anglais de grands textes français. Elle retrouve Cocteau, rencontre Jean Anouilh et Jean-Paul Sartre dont elle traduit «Morts sans Sépulture», son plus beau souvenir professionnel :

- Ce fut le plus grand moment de ma vie car je ressentais l’impression d’avoir vraiment traduit à la perfection les sentiments de l’auteur.

Effectivement aucune correction ne dut y être apportée. Ses souvenirs sont consignés dans son livre « Upper Circle : A Theatrical Chronicle » (1984). En revanche, elle n’hésite pas à manifester son ressentiment à l’égard de certains textes qu’elle considère encore comme gauches, renvoyant John Osborne à ses fourneaux, lui conseillant de retravailler ce qui, en 1956, deviendra son grand oeuvre, la pièce « Look Back In Anger » (« La Paix du dimanche ») : Je me sens comme une maîtresse d’école en charge d’une vaste classe avec le devoir de dire aux élèves les plus prometteurs qu’ils doivent encore s’améliorer.

En 1953, elle fait la connaissance de Samuel Beckett, Irlandais aussi amoureux de la France que Kitty du français. Et c’est en français qu’il écrit ses œuvres les plus célèbres, notamment « En attendant Godot », que Kitty contribuera à faire sortir en anglais.

Elle a aussi pour client Somerset Maugham avec qui elle séjourne à plusieurs reprises sur la Côte d’Azur. Et comme elle est partout où ça bouge, elle va ensuite s’intéresser au monde de la radio, en pleine ébullition, en Grande-Bretagne, au milieu des années soixante. On peut s’étonner de retrouver son nom mêlé à un tragique fait divers. Pourtant c’est la réalité : avant le boom des radios pirates britanniques, elle s’est enflammée pour ce moyen d’expression et a pris des parts dans la société qui devait lancer le premier bateau-radio britannique au printemps 1964, Radio Atlanta. Elle fait la connaissance du richissime major Smedley, ancien associé d'Allan Crawford à l'origine de Radio Atlanta. Tout ce petit monde montait des radios pirates en dehors des eaux territoriales, sur des bateaux ou sur des fortins de DCA abandonnés depuis la fin de la guerre et était donc, de par cette situation extraterritoriale, plus ou moins en marge de la loi. Smedley était en transaction avec le directeur de Radio City, un certain Reginald Calvert. Smedley, en vue d'une future collaboration, lui fournit un puissant émetteur d'une valeur de £ 10 000 que Calvert s'engagea à lui payer rapidement… ce qu’il ne fit pas. Smedley engagea alors une bande de costauds pour récupérer, de force si besoin était, l’émetteur qui lui appartenait. Kitty, fervente défenseuse du principe de radio libre et toujours prête à l’action, accepta de faire partie d’une expédition, nocturne, comme il se doit, pour profiter d’un effet de surprise. Etant la seule femme à avoir participé à la prise d’assaut, sa présence, hélas, ne passa pas inaperçue. L’animateur Ian Mac Rae s’en souvient encore :

- J’ai été réveillé en pleine nuit, à trois heures et demie. Toute l’équipe a été rassemblée dans une salle par une bande de costauds hilares. Je ne suis pas parvenu à voir cette fameuse Kitty Black. J’ai imaginé qu’elle ressemblait à Emma Peel, la fille de Chapeau melon et bottes de cuir.

Kitty certifiera que la prise d’assaut s’était effectuée dans le calme ; d’ailleurs personne n’était armé. Mais rien n’était définitivement réglé : Calvert, bouillant, irascible, menaça à son tour de recruter une bande de gros bras et de venir rechercher son émetteur, ajoutant qu'il n'hésiterait pas à faire usage d'un gaz toxique mortel de son invention.

Le drame éclate le 21 juin 1966

Calvert, dans un état d'extrême excitation, se rend au domicile du major Smedley. De toute évidence, il représente une menace, pour Smedley ainsi que pour sa secrétaire et gouvernante Gail Thorburn : lorsque celle-ci lui annonce que le major ne le recevra pas, Calvert lance une lourde potiche dans sa direction, potiche qu'elle parvient heureusement à éviter. Il se rue ensuite dans l'escalier qui mène à l'appartement de Smedley ; celui-ci lui tire une balle à bout portant dans l’estomac. Calvert tenait en main un pistolet à cartouche de gaz et Smedley pensa immédiatement qu'il s'agissait du produit mortel évoqué la veille. Calvert, qui aurait peut-être pu être sauvé si les urgences avaient été prévenues à temps, mourut victime de ses propres actes : il avait lui-même arraché les fils du téléphone. Etant chez lui, Smedley est en état de légitime défense.

La loi anglaise sera clémente : après avoir reconnu les faits, exprimé son regret tout en précisant qu'il avait voulu protéger sa secrétaire, Smedley sera acquitté au terme d’un procès que la veuve de Calvert et encore aujourd’hui sa fille considèrent comme pipé. L’affaire avait fait grand bruit, y compris en France. Par malheur, Sartre et Simone de Beauvoir reconnurent la photo de Kitty dans un journal à scandale et, par l’intermédiaire de leur avocat, lui retirèrent la charge de tous les textes qu’ils lui avaient précédemment confiés.

Un manque à gagner, certes, mais une simple mésaventure qui ne remit pas en question ses moyens d’existence : elle était, et depuis des années déjà, un agent littéraire reconnu et réputé. Une simple mésaventure dont elle ne fait même pas mention dans son autobiographie, essentiellement centrée sur les années de 1937 à 1953 qu’elle considérait comme les plus importantes de sa vie.

Les méconnues du 20è siècle : Kitty Black

Publié dans PEOPLE, radio

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