Insolite : de la musique sur des plaques radiographiques !

Publié le par Daniel LESUEUR

Tout a commencé discrètement et à petite échelle en Pologne. Les jeunes écoutaient clandestinement les radios occidentales. Les rares qui disposaient d’un magnétophone enregistraient les chansons des Beatles, des Rolling Stones ou de Bob Dylan. Les plus débrouillards parvinrent à trouver des machines à graver des disques. Les réserves de vinyle étant strictement surveillées, les jeunes Polonais imaginèrent de recycler des vieux stocks de cartes postales en support de 45 tours. Et dans la foulée toute matière était susceptible d'y passer : des vieilles radiographies furent même transformées en carte sonores. Ces "cartes sonores" si difficiles à trouver aujourd'hui n’étaient que le début d’une industrie qui prit son ampleur 25 ans plus tard.

Une industrie clandestine en pleine expansion

Après la chute du Mur de Berlin (1989) et l'ouverture des frontières, les pays de l'Est découvrirent les joies de la contrefaçon à grande échelle, grâce aux débouchés de l'exportation et de la demande locale, si longtemps réprimée.

En 1997, on estimait à 25 millions le nombre de disques pirates produits annuellement par la Bulgarie (un an plus tard, les chiffres étaient revus à la hausse, puisqu’on annonçait pratiquement le double). Un record pour un pays dont l'industrie n'est pas l'une des plus performantes du monde !

Janvier 1998...

L’industrie phonographique se dote de méthodes policières pour contrer le trafic des disques et cassettes pirates principalement concentré en Asie et en Europe de l’Est. L’I.F.P.I. réunit à Londres 1 300 fabricants de 70 pays différents et décide de faire appel à l’ancien chef de la lutte anti-drogue à Hong Kong, affirmant que “le piratage n’est plus une activité de petits truands, mais une grosse affaire”.

Le B.P.I. (British Phonographic Industry) place à la tête de son unité un homme qui a œuvré plus de vingt ans dans la police de la R.A.F., David Martin, qui ajoute qu’”il y a aujourd’hui des connections prouvées entre le piratage musical et le trafic de la drogue, la pornographie, le blanchiment d’argent sale, le racket et l’extorsion”.

Des chiffres étourdissants

Au Brésil, 99% des cassettes seraient illégales ! En Asie, la Chine reste un bastion de la piraterie, mais la répression a conduit les pirates à se concentrer à Hong Kong et en Malaisie. En Europe, c'est la Bulgarie qui bat tous les records : on y confectionne 45 millions de CD par an, alors que les ventes officielles à l’intérieur du pays ne sont que de 100 000 ! Conclusion : le petit pays pratique une exportation massive de produits illicites. La république tchèque est en voie de suivre le même chemin, ainsi qu’en Russie, où la mafia a réalisé qu’il y a un marché en pleine expansion à conquérir.

27 Juillet 1999...

Dans la campagne moscovite, un bulldozer écrase 500 000 disques compacts illicites. Afin de tenter d’effrayer les fabricants de disques pirates qui se multiplient comme des lapins, le ministère de l’Intérieur a pris la décision d’inviter les médias à l’évènement. Action purement psychologique, car les observateurs concernés savent, malheureusement, que ce nombre pourtant impressionnant (un demi million de disques) n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan où naviguent les pirates : si l’on ajoute CD, CD-Rom, cassettes vidéos, on parvient, paraît-il, à un taux de 98% de “faux” (le film Titanic circulait déjà à Moscou, en CD et vidéo, avant sa sortie officielle dans les salles de cinéma).

Le phénomène se reproduit, identique à celui qui avait affecté Londres trente ans auparavant : les boutiques qui vendent des disques pirates risquent, certes, des amendes, mais dont le montant est (de très loin !) inférieur au profit que rapporte le commerce clandestin.

Printemps 2000...

L’IFPI, qui représente les intérêts de 1 400 firmes discographiques du monde entier, participe à la troisième conférence internationale contre le crime organisé. Cette conférence, sur l'initiative du service de lutte contre la criminalité au Royaume-Uni, a pour but d’analyser son évolution dans tous les secteurs, et de développer des moyens d’action, notamment par le renforcement des lois. La participation de l’IFPI, qui peut, à priori, sembler anachronique, est motivée par l’accroissement du piratage de CD et de logiciels, souvent effectué par des syndicats du crime impliqués dans le trafic de stupéfiants, les ventes d’armes, l’utilisation frauduleuse de cartes de crédit ou l’usage de la violence.

Quinze ans plus tard…

Les efforts menés à la fin des années 90 semblent dérisoires. Pire, ils semblent avoir été totalement inutiles puisqu’aujourd’hui, même si la contrefaçon de disques persiste, elle est appelée à disparaître : c’est le support lui-même, légal ou pirate, qui va disparaître du fait du désintérêt massif du public : depuis l’internet, la musique est de plus en plus dématérialisée.

Insolite : de la musique sur des plaques radiographiques !
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