Les méconnus du 20è siècle : le fakir Birman

Publié le par Daniel LESUEUR

S’il fallait remonter aux débuts de l’astrologie, nous nous retrouverions cinq mille ans en arrière. Pourtant, dans l’Antiquité romaine, les astrologues étaient hors-la-loi, et en France, jusqu’à l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, le Code Pénal comportait dans sa partie règlementaire l'article R. 34-5 sanctionnant « les gens qui font métier de deviner ou de pronostiquer » bien que cela restât du domaine de la simple contravention, d’ailleurs tombée en désuétude puisqu’on ne l’appliquait plus. Madame Soleil et Françoise Hardy l’ont échappé belle ! Leur courage, toutefois, n’est rien comparé à celui de Charles Fossez dit « le Fakir birman » qui anima dès 1933 la première émission radiophonique française de voyance. Fossez fut le créateur d’une chronique astrologique régulière, d’abord au micro du Poste Parisien puis dans les colonnes de l’Intransigeant.

Le Fakir Birman n’était ni fakir, ni birman.

Il est un modeste provincial fauché bourré de culot et d’idées qui déboule dans la capitale pour y faire fortune avec pour tout investissement de départ le coût d’impression de ses tracts : “Fakir birman, 14, rue de Berne. Dans l’ennui, venez à lui”.

Henri Gougaud, sur son blog, nous en apprend plus :

En mars 1932, il accepte de participer à un gala gratuit au profit de “la société pour la protection de l’enfance contre la tuberculose. Sur la scène de la salle Wagram, il se fait enfermer dans une cage de fer en compagnie de cent quatorze rats affamés. Nouveau coup de chance pour l’imperturbable fakir : la soirée finit en totale débandade. Un misérable fox-terrier à poil dur grimpe sur la scène, s’acharne contre la cage, ouvre la porte. Les rats, le chien aux trousses, se répandent dans la salle. Déferlement de hurlements hystériques. Des femmes s’évanouissent, d’autres grimpent sur les fauteuils. Le fakir, la barbiche frémissante, le turban de travers, contemple l’apocalypse. Le lendemain les journaux sont pleins de sa rumeur et du nom du mystérieux héros.

Ne restait plus qu’à trouver des clients...

Comme l’explique Télérama dans un numéro de 1980, son premier coup fut un coup de maître : L’une de ses premières clientes est une femme du monde, épouse d’un assez fameux chef d’orchestre. Il la trompe avec une violoniste. Le sait-elle ? Pas vraiment. Le fakir - futé - le devine, et le lui dit. Scandale : le mari démasqué enrage et poursuit le faux Birman en justice. Motif (charmant) : “Trouble de jouissance”. Le procès fait grand bruit. Le fakir Birman prend comme défenseur un avocat célèbre qui, à grandes envolées de manches, lave son client de toute faute. Le verdict est un modèle de subtilité joyeuse : voici le mari, dit-il, semblable à notre père Adam, “faible et prompt au péché”. Voici son épouse, Eve éternelle, “perpétuelle curieuse”. Le fakir-serpent se faufile entre eux deux “et cause tout le mal”.

Nos personnages ainsi posés, le juge conclut, la fleur de rhétorique à la bouche : “Attendu que Dieu n’a pas cru devoir condamner le serpent, j’agis de même et condamne le chef d’orchestre aux dépens”. Il n’en fallait pas plus pour voir défiler rue de Berne, le moral en berne, toutes les Parisiennes se croyant bernées par leur mari.

A l’exposition universelle se 1937 le fakir règne sur l’extraordinaire pavillon des sciences occultes et divinatoires où il distribue à chaque visiteur une carte d’identité psychique établie selon ses réactions à la projection de trois courts métrages évoquant successivement la sensualité, l’émotivité et l’énergie. Il exploite toutes les facettes de la publicité naissante pour installer son personnage, investir ses emplacements et mettre à son service tous les moyens de promotion disponibles. Il paye de sa poche son temps d'antenne quotidien de 40 mots au prix de 150 000 francs l'année : "Ce n'était pas une mince affaire de condenser ainsi ce qu'on devait dire et je m'échinais sur les textes, recomptant des heures durant mes mots, comme un télégraphiste à son guichet" (Le Fakir Birman "Mes souvenirs").

Le fakir avait la bosse du commerce (et le prouvera bien après avoir mis son turban au clou ou sur la planche à clous) : En sept années d'activité 502 000 clients, soit 1 français sur 80, le consultèrent. Un chiffre d'affaires moyen de plus de 50 millions de francs de l'époque. Il sponsorisa des manifestations sportives comme le Tour de France, avec en tête une curieuse idée: remettre chaque jour mille francs au dernier arrivé. Mais si la « lanterne rouge » se voyait gratifier d’une prime confortable alors que l’avant-dernier ne touchait pas un centime, on risquait d’assister à une véritable course de lenteur au sein du peloton (5). Le célèbre Georgius créa tout spécialement une chanson satirique à son intention, « Le Fakir » (1946), Maurice Chevalier chanta « Moi je suis le fakir », Ray Ventura et ses Collégiens enregistra « Ainsi disait le fakir » et Pierre Dac scandait « Moi je suis content, content / Je consulte le fakir birman ». Le dessinateur Louis Forton le parodie dans « Les Pieds Nickelés se débrouillent » (1929), créant le personage du fakir Macca-Bey.

Il publie un almanach à compte d'auteur.

On en connaît trois éditions. La première parue en 1937 fut un échec. Il essuya une perte de 100 000 francs. La deuxième édition de 1938 couvrit les frais laissant une marge bénéficiaire, ainsi que l'édition du Nouvel Almanach de 1939… mais la guerre éclate, et les ennuis du même coup, bien que sans rapport avec le tragique contexte : devant trop de succès, certains s’insurgent. Sur dénonciation à l’Administration, le fakir reçoit la visite d’un inspecteur de la Police judiciaire puis la convocation d’un juge d’instruction qui l’inculpe d’escroquerie pour avoir tenté de « s’approprier tout ou partie de la fortune d’autrui ».

Il est condamné.

On croit sa fin venue ; en réalité il change son fusil d’épaule, devenant actionnaire d’une marque de sous-vêtements féminins, la lingerie Barbara créée en 1926 par Marcel Bena. Charles Fossez déclara : “Du temps où j’étais fakir, tous les matins en me levant j’ouvrais mes fenêtres, je respirais à pleins poumons, et pendant toute la journée je revendais à petit dose ce que j’avais respiré : du vent.” Il se suicidera le 12 décembre 1952 par pendaison.

Les méconnus du 20è siècle : le fakir Birman
Les méconnus du 20è siècle : le fakir Birman

Publié dans PEOPLE

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