De la sorcière au médecin

Publié le par Daniel Hubinon

De la sorcière au médecin

Magie et art de guérir, deux mondes antagonistes issus des mêmes racines qui se perdent dans la nuit des temps

La sorcière au moyen-âge

Héritière d'un savoir acquis depuis la préhistoire par les guetteurs de lune (1), shamas et druides, qui ont cherché des explications aux mystères de la vie et de la nature, elle fait partie intégrante de la vie des communautés rurales, la sorcière est mentionnée dans les textes depuis le début de notre ère.

Dans l'imagerie populaire celle qui vit à l'orée du village, avec un chat noir, est respectée et crainte pour son pouvoir d' aider autant que pour nuire, on la consulte pour sa connaissance des plantes et substances pour guérir comme pour faire périr la vache d'un voisin.

Avoir (ou ne pas avoir) un enfant, guérir une fièvre, remettre une épaule luxée, prédire une bonne moisson : les événements de la vie auxquels elle apporte la réponse attendue ou espérée.

Dans un village des Ardennes vers 1950, quand un vêlage s'annonce délicat on disait encore : "Le vétérinaire pourra sauver la vache ou le veau, la "Palmyre" (2) sauvera les deux".

La femme de Satan

Longtemps christianisme et rites païens ont cohabité sans que le clergé y voit autre chose qu'une vision du magique sortie de l'esprit du petit peuple.

La sorcière en associant la prière et la foi à ses "rituels" participait à maintenir l'équilibre entre la puissance divine et des pratiques ancestrales, dont l'efficacité ne pouvait pas être mise en doute.

Préoccupée et inquiète par l'essor du Catharisme l'église crée l'inquisition pour combattre ces réfractaires, et peu à peu va faire l'amalgame de l'hérésie avec les rites jusqu'alors tolérés.

Les premiers traités de démonologie associent sorcières et rites sataniques, les disciples des Vaudois se réunissait hors des villes en assemblées appelées "Sabbats" (3), en 1326 Jean XXII édite une bulle qualifiant la sorcellerie comme hérétique : des arguments suffisants pour chasser et éradiquer ces ennemis de la chrétienté par des procédures expéditives en les conduisant au bucher.

Dans l'ombre les sorcières vont continuer à perpétuer leur savoir de manière initiatique, ouvrant la voie à la phytothérapie et aux techniques qui conduiront progressivement à la médecine en usage de nos jours.

Les bases de la médecine rationnelle

De tout temps l'homme a attribué la maladie à des influences astrales contraires, aux sortilèges et à la volonté des dieux, des concepts toujours bien ancrés chez des "sectaires" qui ont foi en la guérison par la prière et autres rites ésotériques.

Les grecs, fondateurs de la médecine occidentale, inspirée des pratiques venues d'Egypte de Perse et d'Inde, furent les premiers à dissocier la maladie de la magie et du divin.

Ces enseignements seront malheureusement ignorés pendant des siècles, au moyen-âge la médecine est toujours un compromis entre le scientifique et le spirituel, les connaissances rationnelles se fondent exclusivement sur ce qui reste des textes anciens conservés dans les monastères.

Elle est tributaire de l'église qui dirige les hôpitaux, léproseries, régente l' enseignement et reste considérée comme un artisanat plus que comme une science, bien qu'enseignée en faculté comme le droit et la théologie.

Les ordres monastiques conservent , du moins en partie, la mission de soigner en cumulant les fonctions de médecine et de la préparation des remèdes, la maladie est cependant toujours attribuée au destin et au péché, comme les épidémies de peste.

Outre les plantes les traitements consistent à prescrire des régimes en fonction de l'âge et du sexe, ou à l'utilisation de lavements, saignées et sangsues, pour purifier les mauvaises humeurs.

A part la morphine et la quinine il y a peu de médicaments dignes de ce nom, et on utilise des traitements folkloriques à base de suie, d'urine et autres substances minérales.

La technique du diagnostic progresse lentement l'évolution restant en retrait des connaissances du passé la médecine

jusqu'à la mise en place d'un enseignement organisé qui conduira au remplacement des "chirurgiens barbiers" et des "apothicaires" (membres de la corporation des épiciers) par des médecins et pharmaciens formés dans les facultés.

La création de l'école de Salerne, des facultés de Montpellier et de Toulouse (en 1220 et 1229), ouvriront les portes à une médecine qui deviendra enfin, un art de guérir par la remise en cause des croyances et l'étude expérimentale des pionniers comme André Vesale (4).

Suite aux croisades, c'est en fait la civilisation Islamique qui contribuera à l'essor de la chirurgie et de la pharmacologie (développées au départ des pratiques grecques et romaines), et les premiers hôpitaux dignes de ce nom, seront instaurés en Europe à l'image de ceux qui existaient au Moyen-Orient.

Sorcières et rebouteux de nos jours

Au delà des charlatans (qui envahissent les dernières pages des toutes boîtes), dans beaucoup de villages on connait encore ces femmes (plus fréquentes que les hommes) qui pratiquent l'herboristerie (comme à ses origines), les massages et applications de savants mélanges d'huiles, d'argiles, qui guérissent là ou la médecine scientifique ne peut que retarder la progression du mal ou atténuer ses effets collatéraux.

Un guérisseur de la région namuroise prescrivait le "ferment chevalin", un liquide incolore à l'odeur nauséabonde, qui appliqué en compresses s'avérait souverain pour des ulcérations des membres consécutives à des blessures mal soignées.

Près d' Anvers une "heler" (guérisseuse en néerlandais) traitait des ictères graves par l'application d'une plie (ouverte vivante) sur l'abdomen du malade, le mal disparaissait après une nuit au cours de laquelle le poisson était entièrement putréfié.

Dans "Le Pavillon des cancéreux", Alexandre Soljenitsyne parle de la racine du lac d'Issyk-Koul, qui est mentionnée par des médecins russes dans des cas constatés de guérisons inexplicables.

Sans pour autant exclure l'effet placebo, psychologique, et la force de la foi (5), il est un fait que beaucoup de remèdes de "bonne femme" apportent parfois la solution quand la science est peu efficace voire impuissante.

Au moyen-âge la coutume disait : "Mieux vaut tenter un traitement douteux que de ne rien faire".

(1) Clin d'oeil à Stanley Kubrick (2001, l'Odyssée de l'espace).

(2) Nom d'une "prétendue" sorcière locale.

(3) Nom donné aux mythiques rassemblements des sorcières les nuits de pleine lune.

http://italire.bm-lille.fr/fr/A.2.1.html

(4) http://www.medarus.org/Medecins/MedecinsTextes/vesale_andre.html

(5) http://hygienisme.free.fr/Intro/guerir.htm

Publié dans Femmes dans l'histoire

Commenter cet article