Une autre vision du cinéma grâce à la TNT

Publié le par Daniel LESUEUR

La multiplication des chaînes thématiques et généralistes risque de totalement bouleverser le jugement jusqu'alors porté sur la plupart des films, anciens ou récents et les classiques du cinéma risquent de souffrir des rediffusions.

Depuis fin 2011, en raison de la disparition de la télévision hertzienne, tous les foyers français sont en théorie équipés pour recevoir la TNT. Dans l'absolu, la France profonde, parfois mal arrosée par les six ou sept chaînes nationales, ont accès à un (trop ?) grand nombre de chaînes, notamment de cinéma. C’est également grâce à la multiplication des chaînes que tous les Français peuvent découvrir des pépites, voire des merveilles dont ils ignoraient jusqu’à l’existence : il restera encore longtemps à découvrir des films véritablement rares, qui n’avaient jamais fait l’objet d’une commercialisation en VHS et ne sont sortis sur DVD qu’en tirage limité.

L'abondance de films est-elle souhaitable ?

En résultera-t-il, non seulement une usure, mais également de la lassitude et du désintérêt à l’égard des films considérés encore hier comme des « petits » classiques, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas accédé au statut de chef-d’œuvre incontestable ni même de film culte ? C’est à craindre, et les chroniqueurs du futur auront sans doute un jugement nettement moins bienveillant, d’autant que leur jeunesse les met à l’abri d’un quelconque sentiment de nostalgie.

Les encyclopédies du cinéma vont devoir être réécrites !

Ce que l’on qualifie aujourd'hui de « bon petit film », celui qui repasse tous les cinq ans, ne tombera-t-il pas dans la catégorie « nanar » dès lors qu’on aura l’opportunité de le visionner tous les six mois ?

Prenons quelques exemples... Basés sur le même thème, celui de la voiture américaine utilisée pour un trafic quelconque, « Le Corniaud » (1965, avec Bourvil et de Funès) et « L’Homme à la Buick » (1966, avec Fernandel) ont, au moment de leur sortie en salle, recueilli sensiblement le même accueil de la part du grand public. Un demi-siècle plus tard, le second est devenu insupportable tandis que le premier continue de faire sourire... Mais pour encore combien de temps ? Le film comporte des faiblesses et des longueurs. Le téléspectateur ne sera-t-il pas tenté de zapper dans l’espoir de trouver ailleurs une œuvre un peu plus distrayante ?

Et si l’on peut revoir jusqu’à plus soif « La Traversée de Paris » dont les dialogues font mouche, notamment lorsqu’ils sont prononcés par Bourvil et Gabin, en revanche on ne peut en dire autant de la série des « Don Camillo » dont chaque nouveau volet, d’ailleurs, déçoit par rapport au précédent malgré le choix de Fernandel pour incarner le personnage central. Pourtant, à l'époque, quel succès ! Ce n'est donc pas la présence d'un monstre sacré qui assure le succès d'une rediffusion.

Le cinéma étranger n’est pas plus à l’abri.

Restons dans le registre du film comique. La série des Blake Edwards avec Peter Sellers, notamment tous ceux de « La Panthère rose » et également « The Party » contiennent certainement les plus grandes scènes de délire comique de la seconde moitié du vingtième siècle. Mais après plusieurs rediffusions, on ne peut s’empêcher de constater – et c’est presque la marque de fabrique de Edwards - que le cinéaste n’a jamais pu maintenir la pression durant toute la durée d’un film : la qualité de chacune de ses productions est amoindrie par des scènes qui accusent une certaine faiblesse. Des scènes que l’on aura tendance à qualifier de remplissage au bout de plusieurs rediffusions. Or les films de Chaplin, eux, ne souffrent pas de ce défaut. Même si elle est trop hâtive, quelle est, dès lors, la conclusion qui s'impose ? Sachant pertinemment que Chaplin n'hésitait pas à retourner la même scène plusieurs dizaines de fois pour atteindre la perfection, le cinéphile de moins en moins en herbe déduira, peut-être à tort, en comparant les deux cinéastes, que l'un travaillait avec beaucoup plus de rigueur que l'autre.

C’est donc en fait le jugement que nous portons à l’ensemble du patrimoine cinématographique qui risque d’être revu à court terme. Et revu... à la baisse pour de très nombreux films.

Le public, à son tour, devient critique

Jusqu’à présent, seul les critiques professionnels faisaient autorité, même si, au bout du compte, le public n’en fait qu’à sa tête au moment des sorties en salles. Or, désormais, tout téléspectateur pourra se forger un jugement plus mature : il aura le loisir, s’il le souhaite – et sans même passer par un quelconque magnétoscope - de revoir le même film plusieurs fois dans un laps de temps très court. Il deviendra sans même s’en rendre compte un cinéphile averti. Rapidement le clinquant, le tape-à-l’œil et les effets balourds l’incommoderont au lieu de le séduire comme par le passé. L’inconsciente bienveillance va s’estomper, le sens critique va s’aiguiser, d'autant que le choix est vaste : le Guide cinéma de Télérama, qui pourtant a fait un tri, propose 15 000 titres !

Une autre vision du cinéma grâce à la TNT

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